Herrmann et Vincent disputent un double en BD contre Federer

Bande dessinéeLe «cartooniste» de la «Tribune» se mue en scénariste pour raconter en BD, avec le dessinateur du «Courrier», l’enfance fantasmée du roi du tennis.

Vidéo: Georges Cabrera

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La forme de son hochet évoque déjà celle d’une raquette. Pas étonnant pour une future star du tennis. Tandis que ses parents échangent des balles sur un court, Roger Federer, encore au berceau, prononce son premier mot: out! Pure fiction évidemment. Ou pas? Avec pas mal de jubilation et une bonne dose d’irrévérence, deux auteurs réinventent en bande dessinée l’âge tendre du numéro un mondial de la petite balle jaune. Au scénario de Rodger, l’enfance de l’art, Herrmann, le cartooniste de la Tribune de Genève. Au dessin, Vincent, dont le trait dynamique ravit habituellement les lecteurs du Courrier et de Vigousse. Plutôt inspiré, le duo piste le jeune Rodger jusqu’à son sacre mondial chez les juniors. De Nelson Mandela prédisant la naissance du futur champion au passage avéré de ce dernier par le centre sport-études d’Écublens, l’imaginaire emprunte au réel des éléments savoureux.

Dès ce samedi et durant onze jours, notre journal publie un extrait de ces pages truculentes, également disponibles en album aux Éditions Herrmine. Herrmine comme Herrmann, à l’origine de cette première BD consacrée à Federer. Un Herrmann dont les yeux brillent lorsqu’il évoque son idole…

Dans l’album, vous décrivez ce qui vous fait rêver chez Roger Federer: l’intelligence, l’aisance, la classe, la beauté, la durée. Aucun tennisman ne vous a pareillement enthousiasmé?
Gérald Herrmann: Non, parce qu’il n’y a peut-être jamais eu dans l’histoire un tennisman aussi bon. Le principe de proximité joue également. En Suisse, on possède très peu d’énormes champions, à l’inverse, par exemple, des Américains. Quand l’un des leurs remporte une médaille d’or ou devient numéro un mondial, ils sont très contents, mais habitués à ce bonheur. Ils n’éprouvent pas du tout un orgasme aussi intense que celui que nous ressentons depuis une quinzaine d’années. Ici, on vit dans le sentiment d’une forme de petitesse. Et tout à coup, Federer nous délivre de cette sensation, nous délivre de nous-même. Il nous remplit de bonheur et d’espoir, comble un vide existentiel. Les adjectifs qu’on utilise dans les articles à son propos – divin, immortel – sont de l’ordre du transcendantal.

Qui aime bien châtie bien: Federer n’apparaît pas toujours à son avantage dans cette BD. Parce qu’il a fait de vous un supporter chauvin?
Exactement. J’ai mis près de trente ans à me maîtriser. Enfant, fils de Suisse allemand qui n’avait pas le droit de manifester ses humeurs, j’étais vraiment embarrassé par mon émotivité. L’humour m’a permis de prendre un peu le dessus. Tout s’est écroulé avec Federer. Quand je le regarde jouer contre Nadal, je suis carrément obligé d’aller me réfugier aux toilettes, tellement il me rend nerveux, tellement il y a en moi l’envie qu’il gagne. Je l’adore et je déteste l’adorer, parce qu’il fait de moi un type premier degré qui n’a plus aucune distance vis-à-vis de ce qu’il voit.

Pourquoi avoir privilégié l’enfance du champion?
J’étais parti pour faire un album sur l’entier de sa carrière. Je me suis rendu compte qu’il y aurait beaucoup trop à dire. J’ai donc abordé les événements chronologiquement. C’est une bande dessinée sur le fantasme, le besoin de s’identifier à quelqu’un.

L’album appelle-t-il une suite?
Oui, bien sûr. On y verra Federer adulte, au cours de sa carrière et même de son après-carrière. Petit scoop: il va finir maître du monde!

Pas de bonne histoire sans un héros à la hauteur. Avec son côté gendre idéal, Federer constitue-t-il un excellent personnage de BD?
Tout a été dit sur lui. Plutôt que de demeurer dans un aspect biographique, autant aller dans la fiction. Rodger appelle des désirs en nous. Il est une espèce de réceptacle à fantasme. Tout le monde a son propre Federer. On veut le voir à l’aune de nos propres envies. Je suis parti de ce principe névrotique pour évoquer non ce qu’il est, mais ce que je voudrais qu’il soit.

Une scène de bébé oracle possédant un don de voyance semble vouloir infléchir le début du récit vers une fiction un peu barrée. Rapidement, la réalité reprend toutefois le dessus. Quelle est la part de faux et de vrai dans cette histoire?
J’ai procédé comme un auteur de science-fiction. J’ai gardé une petite partie d’éléments vraisemblables, même des phrases qu’il a prononcées, pour donner un effet de réalité. Mais en même temps, les trois quarts des faits sont complètement inventés.

Quand vous le montrez en gosse doué pour le football, on est proche de la vérité…
Oui, ce passage est authentique. En revanche, quand il suit des cours de danse, pas du tout. J’ai imaginé ça parce que c’est le tennisman le plus proche de la danse. Tout ce qui est inventé a une raison d’être. Quand je lui donne un frère jumeau, ça n’est pas gratuit. La gémellité fait partie de son histoire familiale. Par ailleurs, je trouve que son seul véritable adversaire, c’est lui. Cela m’intéressait de l’imaginer avec un jumeau mort, contre lequel il se battrait toujours.

Le récit montre une scène d’entraînement plutôt (dé)culottée entre Roger et Martina Hingis. Jusqu’où peut-on aller dans le fantasme?
On peut aller absolument où l’on veut, pour autant qu’on n’entre pas dans le domaine de la calomnie, de la diffamation ou de l’infamie. Le problème, c’est celui de la réception. Vis-à-vis des lecteurs, j’ai tous les droits, pour autant que ce soit bon. Mais vis-à-vis des personnages existants? Il y a des lois qui protègent les humoristes, et qui disent en substance que l’on a des droits vis-à-vis des personnages publics. Martina Hingis et Roger Federer ont choisi de se montrer et de se mettre en scène, parfois de manière mensongère. Ils ont des chargés de communication qui s’occupent de leur image. Le droit est en revanche plus restrictif vis-à-vis des personnages non-publics. Je suis allé voir Maître Bonnant. Ce dernier m’a conseillé de changer trois scènes. J’en ai modifié deux.

Auriez-vous voulu monter encore davantage au filet, faire preuve de plus d’irrévérence?
Personnellement, je n’ai jamais eu l’impression d’une transgression. Je suis resté bien en deçà de ce que je fais dans le dessin de presse. Parce qu’il s’agit d’une bande dessinée où, par définition, on vit plus longtemps avec le personnage, certains lecteurs pourraient avoir l’impression d’un sacrilège. Federer, c’est Dieu, et Dieu est sacré. J’ai vu cette retenue chez les éditeurs. Mon histoire a été refusée par certains d’entre eux. Ce qui m’a poussé à m’autoéditer.

Federer a-t-il lu tout ou partie des pages de cet album?
Évidemment pas. Cela ne va pas forcément lui plaire, bien que je ne pense pas me montrer méchant avec lui. Je le respecte. Je ne l’attaque pas. J’ai gardé la possibilité pour tous les lecteurs de conserver une image de lui irréprochable.

Au terme de quelques victoires (ou défaites) mémorables, on a vu Federer se laisser gagner par l’émotion. Un aspect de sa personnalité que vous ne manquez pas de pointer…
On ne connaît pas beaucoup de ses traits psychologiques. Ses biographes restent assez réservés. On sait qu’enfant, c’était quelqu’un d’assez colérique, ambitieux et émotif. Adulte, c’est un surhumain qui ose pleurer. Il a une gestion très sympathique de ses émotions.

La première édition de cet album paraît en français. Des traductions sont-elles envisagées?
Oui, c’est prévu. J’ai un éditeur suisse allemand qui attend les premières réactions pour se lancer. Les Anglais sont aussi intéressés. Autour de moi, tout le monde me dit que j’ai choisi le bon moment pour sortir cet album. Mais avec Federer, c’est chaque fois le bon moment!

«Rodger, l’enfance de l’art», par Herrmann et Vincent, ed. Herrmine, 80 p.

(TDG)

Créé: 10.03.2018, 16h30

Un trait bouillonnant pour s’approprier Rodger

À l’inverse de Gérald Herrmann, Vincent di Silvestro, alias Vincent, n’est ni un fan de tennis, ni un supporter acharné de Roger Federer. Contacté par l’entremise de Bénédicte, la dessinatrice de 24 heures, amie commune des deux auteurs, le cartooniste du Courrier et de Vigousse a répondu favorablement au projet Rodger, l’enfance de l’art, parce qu’il voyait là «l’occasion de mettre en images le mouvement». Son trait bouillonnant, le même que celui qu’il utilise pour ses dessins de presse, rappelle celui d’un bédéaste fameux, Christophe Blain, auteur notamment de l’excellent Quai d’Orsay. Rien d’étonnant. «J’ai réalisé cette première bande dessinée avec ses albums à proximité.»
Sur la base des pages esquissées par Herrmann, Vincent a conçu des pages qui ont la pêche. Son Rodger, il n’a pas eu de peine à se
l’approprier graphiquement.
«Je l’avais déjà dessiné à plusieurs reprises dans la presse. Il est plus facile à appréhender que Nadal. Le défi, c’était de le dessiner enfant. J’ai gardé son nez fort et ses yeux enfoncés à l’intérieur de son visage. Des signes physiques bien reconnaissables.»
PH.M.

Rodger, l'enfance de l'art 1/12

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