Frileux, le Goncourt et le Renaudot snobent le présent

CommentaireSur leur première sélection, les deux grands prix littéraires français plébiscitent massivement les romans historiques ou tournés vers le passé.

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Pour le nouveau Balzac, il faudra repasser. Pour un Orwell francophone, aussi. Ou alors il faudra éviter les recommandations des jurés du Goncourt et du Renaudot. Ces derniers ont rendu cette semaine leur première sélection. Ce qui frappe? L’écrasante majorité des romans historiques ou tournés vers le passé. Sur la liste du Goncourt, douze romans sur quinze mettent en scène leurs personnages dans une période de l’Histoire révolue. On ne compte pas moins de cinq romans sur les Nazis ou les années 40, et deux sur la guerre d’Algérie. La fresque historique de Patrick Deville Taba-Taba fait également partie du lot comme le roman de Véronique Olmi Bakhita sur l’esclavage au Soudan au XIXe siècle.

Parmi les trois romans dont l’intrigue se déroule dans l'époque contemporaine, aucun ne s’intéresse de front à des enjeux de société actuels, et aucun n’imagine l’avenir. Rien sur le terrorisme, sur l’opposition entre pro et anti-Europe, sur les conséquences de la crise économique, sur les guerres actuelles et les migrations qu’elles engendrent, sur l’avancée des technologies et leur transformation des rapports humains, ou encore sur le terrorisme. Yannick Haenel présente dans Tiens ferme ta couronne une comédie humaine mélangeant les people, du sosie d’Isabelle Huppert à la déesse romaine Diane en passant par le sosie d’Emmanuel Macron dans le rôle d’un maître d’hôtel agressif. Marie-Hélène Lafon fait intervenir dans Nos vies une femme âgée et solitaire qui imagine la vie des passants qu’elle observe au supermarché. Quant à Monica Sabolo, elle signe avec Summer un polar qui se déroule autour du lac Léman.

Même topo côté Renaudot

C’est le même schéma du côté du Renaudot. Sur les 17 romans constituant la première sélection du prix, seuls trois ne se situent pas dans le passé. Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie, Mai 68, ou autres pans de l’Histoire plantent le décor. L’autofiction Innocence où Eva Ionesco replonge dans son enfance fait sans surprise partie du lot. Un seul auteur aborde un thème actuel, il s’agit de Daniel Rondeau, avec Mécaniques du chaos, où il évoque notamment l’Etat islamique et les sphères du pouvoir parisien.

Doit-on s’étonner d’un tel syndrome de nostalgie sur ces listes? Non. Car les jurés du Goncourt ne font que suivre la tendance de la production littéraire actuelle, les grandes maisons d’édition publiant énormément de romans historiques, de biographies romancées ou encore d’autofictions sur la jeunesse de leurs auteurs célèbres (Lire notre enquête sur le sujet).

«Ne pas se colleter avec son époque»

Le coup de gueule de Pierre Assouline contre le manque d'imagination des auteurs n'a pas suffi. «Rarement comme en cette rentrée ces écrivains auront nourri leur inspiration dans le déjà su, déjà vu, déjà lu et déjà connu du passé... Il y a une paresse de l'imaginaire, un manque d'audace, un défaut de confiance dans sa subjectivité, une absence de risque, un déficit d'assurance, à ne pas se colleter avec son époque et à refuser de se projeter dans l'avenir proche», écrivait-il dans le dernier numéro de L'Histoire. L'auteur et membre de l'Académie Goncourt n'aura donc pas su influencer ses neufs collègues dans le choix des ouvrages de la première liste.

Dommage. La fonction de ces grands prix littéraires est tout de même de repérer les livres qui marqueront l’avenir, et non pas uniquement ceux qui resservent des thèmes ultra-connus, décortiqués jusqu'à la moelle depuis des décennies, suivant une mode qui sévit depuis quelques années. On espère que les jurés des grands prix restants auront l’audace de mettre en lumière des romans plus inventifs.

(TDG)

Créé: 05.09.2017, 18h34

La première sélection du Prix Goncourt:

Nos richesses de Kaouther Adimi (Seuil)

Taba-Taba de Patrick Deville (Seuil)

Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable (Gallimard)

Un loup pour l'homme de Brigitte Giraud (Flammarion)

La disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez (Grasset)

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel (Gallimard)

La serpe de Philippe Jaenada (Julliard)

Nos vies de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel)

Bakhita de Véronique Olmi (Albin Michel)

Niels d'Alexis Ragougneau (Viviane Hamy)

Trois jours chez ma tante de Yves Ravey (Minuit)

Summer de Monica Sabolo (J-C. Lattès)

Les rêveuses de Frédéric Verger (Gallimard)

L'ordre du jour d'Eric Vuillard (Actes Sud)

L'art de perdre d'Alice Zeniter (Flammarion)

La première sélection du Prix Renaudot:

Nos richesses de Kaouther Adimi (Seuil)

Indocile d'Yves Bichet (Mercure de France)

Le fou du roi de Mahi Binebine (Stock)

Mes pas vont ailleurs de Jean-Luc Coatalem (Stock)

Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable (Gallimard)

Le déjeuner des barricades de Pauline Dreyfus (Grasset)

La disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez (Grasset)

Innocence d'Eva Ionesco (Grasset)

La serpe de Philippe Jaenada (Julliard)

Le chemin des fugues de Philippe Lacoche (Rocher)

Toutes les familles heureuses d'Hervé Le Tellier (J.-C. Lattès)

Fief de David Lopez (Seuil)

L'empereur à pied de Charif Madjalani (Seuil)

Le Songe du photographe de Patricia Reznikov (Albin Michel)

Mécaniques du chaos de Daniel Rondeau (Grasset)

Nos années rouges d'Anne-Sophie Stefanini (Gallimard)

L'art de perdre d'Alice Zeniter (Flammarion)

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