Carlos Ruiz Zafón revient se perdre dans «Le Cimetière des Livres oubliés»

LivreLe Barcelonais tourne la tête en achevant sa saga avec «Le labyrinthe des esprits». Apothéose.

L’écrivain Carlos Ruiz Zafón, chantre de Barcelone.

L’écrivain Carlos Ruiz Zafón, chantre de Barcelone. Image: Keystone

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Carlos Ruiz Zafón, le romancier espagnol le plus lu depuis Cervantès, met un point final au «Cimetière des livres oubliés». Dans ce quatrième volume, «Le labyrinthe des esprits», Firmin, l’ami de Daniel Sempere, bibliothécaire de père en fils à Barcelone, a mis en veilleuse son amour pour la mystérieuse Alicia. Les gamins d’antan qui rêvassaient dans les travées chargées de livres, se sont casés. Le retour de leur amie d’enfance en espionne claudicante, bouleverse la donne. Brisée par le régime franquiste, chargée d’élucider la disparition d’un ministre, la demoiselle se moque du danger. Au dehors, l’Histoire charrie ses complots entre vils politiciens, magistrats corrompus et bourreaux cruels. Mais même dans ses proportions épiques où l’invraisemblable le dispute sans cesse à la logique, la littérature en sortira sauve.

C’était écrit depuis 2001, avec le premier tome, «L’ombre du vent». L’imaginatif Zafón y décrivait une mystérieuse bâtisse que l’aficionado des lettres allait ensuite démolir sur près de 4000 pages. Dans la capitale de la Catalogne se niche le Cimetière des Livres oubliés, un palace décati de la vieille ville où sont conservés les manuscrits que plus personne ne lit. Des initiés protègent le lieu selon un rite ancien. À chaque fois qu’un bibliophile est recruté, il peut choisir un titre dont il devient le gardien à vie et le meilleur ami. Mettant ce conte en abyme dans la grande histoire de l’Espagne, ce premier tome créait une scénographie instantanée.

«Je voulais garder la grande ambition des grands romans du 19e s., les Tolstoï, Dickens etc. et les reconstruire avec les éléments narratifs inventés au 20e s. Créer une expérience de lecture plus intense grâce à la grammaire du cinéma, du multimédia, de la fiction en général. «L’ombre du vent» est le roman des romans, qui combine mystère, humour, romance, histoire et autres genres pour fonder un nouvel hybride.» A découvrir la suite, «Le jeu de l’ange», «Le prisonnier du ciel» et enfin, «Le labyrinthe des esprits», la matrice se révèle d’une richesse puissante et étrange. Les images s’y bousculent sans peine, les péripéties s’entrelacent entre fiction et réalité, les genres se conjuguent. Jusqu’à ce que les destins tissent la toile contemporaine, dense d’écorchures du passé et de promesses d’éternité.

Carlos Ruiz Zafón l’a spécifié dans son testament. La star des ventes n’autorisera jamais une adaptation cinématographique du «Cimetière des Livres oubliés». Sa saga ne supporterait pas une matérialisation simplificatrice, déclare-t-il avec la superbe d’un conquistador. Courant de 1945 à 1992, ses personnages doivent rester libres de leurs mouvements, sans autre entrave que l’imaginaire des lecteurs qui les activent. Il ne collectionne pas plus les premières éditions et autres manuscrits rares qui peuplent son œuvre, le Barcelonais établi à Los Angeles dédaignant ces supports. Pour l’incorruptible, la littérature relève de pure magie. «Elle transporte des idées, de la beauté, de la connaissance, tout ce qui rend humain et constitue la mémoire du monde.»

Et d’ajouter avec humour dans ses notes d’intention: «Souvent les écrivains se demandent pourquoi ils ne sont pas devenus avocat, dentiste ou trafiquant d’armes. En ce qui me concerne, je n’avais pas le choix. Depuis que je suis enfant, je raconte des histoires. En échange d’une piécette, d’un sourire ou d’une larme, et d’un peu de votre temps (…) Umberto Eco affirme que les auteurs qui disent ne pas se soucier de leurs lecteurs, racontent des bêtises, que la seule chose que vous n’écrivez que pour vous, c’est la liste des commissions.» Derrière les sarcasmes vibre la tragédie des mortels. Ainsi de l’infinie mélancolie dont Zafón nimbe Alicia Gris dans «Le labyrinthe des esprits».

Sous le sourire écarlate de la vamp, son héroïne cache un blues digne de Billie Holiday, ses fourreaux soyeux moulent un corps détruit par la douleur et la morphine. Mais la ténébreuse solitaire traverse les siècles le port haut et l’âme intègre. Cécile Lecoultre Je voulais garder la grande ambition des grands romans du 19e s., les Tolstoï, Dickens etc. et les reconstruire avec les éléments narratifs inventés au 20e s. (TDG)

Créé: 17.05.2018, 10h07

«Le labyrinthe des esprits»
Carlos Ruiz Zafón
Ed. Actes Sud, 844 p.

A fréquenter

Bibliothèque: Sur son site, Carlos R. Zafón liste ses auteurs de chevet. Et pas seulement des écrivains prévisibles au vu de l’ampleur narrative déployée, les Balzac, Dos Passos, Hugo, Dumas qui influencent clairement son style. Ainsi, les romans noirs de James L. Cain ou Chandler le subjuguent. «Preuve avérée de la supériorité des femmes», note-t-il encore, l’Espagnol cite «Jane Eyre» et «Les Hauts de Hurlevent» des sœurs Bronte,s’enthousiasme pour «Les chutes» de Joyce Carol Oates ou «Ne tirez pas sur l’oiseau- moqueur» de Harper Lee. Et de frémir encore avec «Hantise», le classique gothique de Shirley Jackson.

En 5 dates

1964
Nait à Barcelone, écrit à 14 ans un roman de 500 pages.

1983
Travaille dans la pub.

1993
Gros succès avec «Le cycle de la brume», livres jeunesse.

1994
S’établit à Los Angeles.

2001
Entame le cycle du «Cimetière des livres oubliés» avec «L’ombre du vent». Suivent «Le jeu de l’ange» (2008), «Le prisonnier du ciel» (2011) et enfin, «Le labyrinthe des esprits» (Ed. Actes Sud, 844 p.)

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