Avec «Allegra», Philippe Rahmy lâche une (jolie) bombe

LittératureL'auteur vaudois signe un roman éblouissant, où il tape sur le monde de la finance autant qu'il esquisse avec tendresse la détresse d'un homme.

L’écrivain vaudois Philippe Rahmy.

L’écrivain vaudois Philippe Rahmy. Image: DR

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Autant le dire tout de suite, le nouveau roman de Philippe Rahmy fait partie des ouvrages qui marqueront l’année. En 2013, le récit poétique de son séjour à Shanghai dans Béton armé – un défi quand, atteint de la maladie dite des «os de verre», on se déplace en fauteuil roulant dans une mégalopole bondée – lui a valu une distinction spéciale du Prix Wepler. L’écrivain vaudois signe aujourd’hui avec Allegra une fiction éblouissante, tant par son style – des phrases concises, précises, au plus près de la pensée du personnage – que de l’histoire, se complexifiant au fur et à mesure qu’apparaissent des éléments totalement inattendus. Le cadre? Londres, juste avant les Jeux olympiques de 2012. Abel jeune père à qui la vie souriait – il était un trader prometteur – se retrouve licencié. En dépression post-partum, sa femme Lizzie l’a chassé de leur appartement et l’empêche de voir leur fille Allegra. Il se retrouve embrigadé par un ancien collègue dans une combine louche, qui se dessine de plus en plus précisément: construire une bombe et se faire exploser lors de l’ouverture des Jeux olympiques.

Joint par téléphone en Floride, où il passe quelques temps avant une prochaine résidence d’écriture en Argentine, Philippe Rahmy nous éclaire sur les enjeux d’Allegra.

D’où lui est venue l’envie de se pencher sur un homme au bout du rouleau, suite notamment à l’arrivée d’un bébé? «L’idée est partie d’une nouvelle que j’avais écrite il y a trois ans, sur un père dévasté par une histoire d’amour tragique, que j’ai retravaillé en y intégrant d’autres thèmes. Je crois que cela avait réveillé chez moi la douleur de ne pas être père et de ne jamais le devenir». Un homme qui perd tout et se retrouve enrôlé dans la préparation d’un attentat. Est-ce l’occasion de faire un roman social collant à l’actualité? «Je m’inscris dans la filiation du roman réaliste, mais je ne m’attache pas à une classe sociale en particulier. J’ai en outre écrit le texte avant l’attentat contre Charlie Hebdo. J’aime faire résonner mon époque, mais j’aurais horreur d’exploiter ce thème dans un texte se faisant l’écho de la peur du terrorisme, ou de celle des migrants. Au contraire, j’aimerais montrer autre chose. Un homme qui s’arrache à chaque fois à son milieu, traversé par des paysages sociaux différents. La drogue, le chômage, la parentalité, et cette aspiration délirante que le progrès est à venir. On perd un job, on en retrouve un, c’est un réalisme contemporain

Pourtant, loin de creuser dans la veine du djihadisme, l’auteur en fait une parade, une excuse: Abel doit se laisser pousser la barbe et poster de temps à autre des vidéos islamistes pour faire croire à sa radicalisation religieuse, quand cette mascarade sert en réalité à cacher le véritable but de l’attentat: créer un chaos boursier permettant à quelques avertis de réaliser des opérations financières extrêmement favorables. «Au XVIIIe siècle, on pouvait couper la tête du roi, mettre à bas un régime, le remplacer par un autre. Aujourd’hui, le roi compte de nombreuses têtes. Le roi, c’est le marché, la finance, les banques. En exploitant le thème du terrorisme dans mon roman, je n’avais pas envie de céder au diable qu’on peint sur la muraille, à savoir le terrorisme djihadiste. J’ai décidé de brouiller les cartes.»

Une phrase émerge dans le roman: «Ce qui nous arrive, arrive à tout le monde». Elle permet au personnage de défaire un nœud intérieur. Sans cette prise de conscience, perd-on forcément la boule? «Rien n’est plus consolateur que cela. Dès lors que l’on s’en rend compte, rien ne peut justifier la violence. Savoir que même la souffrance la plus terrible est partagée est une clé d’accès à l’autre. On ne peut pas attaquer un peuple sous prétexte que la mort de nos contemporains est une raison suffisante pour infliger la même douleur.»

A lire absolument.

«Allegra» de Philippe Rahmy, Ed. La Table Ronde, 187 p. (TDG)

Créé: 29.01.2016, 17h38

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