Un livre savant rêve l’année imaginaire du collectif Ecart

Art contemporainDes chercheurs ravivent par l’almanach les archives foisonnantes du mouvement cofondé à Genève par John Armleder.

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Olivier Mosset et la direction de la Société de Banque Suisse réunis sur une même carte de vœux pour Nouvel-An: l’attelage paraît pour le moins saugrenu! En réalité, le facétieux artiste bernois, aujourd’hui installé aux États-Unis et devenu une sommité de la peinture abstraite, ne s’est nullement acoquiné avec le sévère établissement financier. Il a complété à la main un carton officiel de la banque pour l’envoyer à ses amis du collectif Ecart. La blague remonte à une quarantaine d’années.

Ce document inaugure, en date du 1er janvier, les 365 pages qui composent le calendrier fictif élaboré par une équipe de chercheurs à partir des abondantes archives réunies par le groupe durant ses quatorze ans d’activité. Fondé en 1969 à Genève par John Armleder, Claude Rychner et Patrick Lucchini, ce mouvement alternatif s’inscrivait dans l’esprit des New-Yorkais de Fluxus.

Fruit de deux années de travail

Pour mitonner ce beau livre savant qu’est l’«Almanach Ecart, une archive collective 1969-2019», il aura fallu deux ans de travail, mené conjointement par la HEAD (Haute École d’art et de design) et le Mamco (Musée d’art moderne et contemporain) depuis septembre 2017. «Ces archives avaient été traitées une première fois au milieu des années 90 par Lionel Bovier et Christophe Cherix, qui en avaient fait leur sujet de mémoire», explique Élisabeth Jobin, chercheuse principale et coéditrice, avec Yann Chateigné, du présent «Almanach». Bovier et Cherix, qui se trouvent respectivement à la barre du Mamco et à la tête de la collection des arts graphiques au MoMA, à New York, viennent de réactiver cet opus de référence paru en 1997, dans une version augmentée et traduite en anglais.

«Notre idée était de s’inscrire dans la continuité de ces recherches», poursuit Élisabeth Jobin, qui a aussi planché sur Ecart durant son cursus universitaire. Elle s’est donc plongée dans la centaine de cartons où sommeille une collection ample et anarchique de documents et d’objets domestiques, de la carte postale vintage au sachet de sucre, en passant par des dessins, de la correspondance, des factures ou des listes de courses. C’est que John Armleder et ses comparses se sont employés à absolument tout conserver, sans rien hiérarchiser. «Probablement avaient-ils conscience que ce qu’ils faisaient était important, argue celle qui est aussi collaboratrice scientifique au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Et ils évoluaient dans une période où l’art se dématérialise. Il tend vers le concept et reste consigné dans le document.» À l’instar des performances, actions fugaces qui ne se réifient que sous la forme de partitions écrites, photos ou vidéos. «Sans compter la tendance de John à accumuler les choses, sourit-elle. Pour lui, tout fait œuvre.»

Un nouvel ordre au désordre

L’idée géniale de la bande d’explorateurs pluridisciplinaire emmenée par Élisabeth Jobin – qui compte notamment les artistes et curateurs Mathieu Copeland, Pierre Leguillon, Émilie Parendeau et le graphiste Dan Solbach – est d’avoir choisi le format de l’almanach, lequel constitue le cahier central, bordé d’articles érudits. «On a progressé en triant par date, sans souci de l’année. On avait l’impression de trouver un nouvel ordre au désordre!»

Suivant cette règle du jeu dadaïste, le cœur de l’ouvrage crée ainsi une année imaginaire dans la vie d’Ecart, du 1er janvier au 31 décembre. Les jours pour lesquels il n’existe pas d’archive portent la marque du «J» comme joker. Avec cette catégorie d’exception, les documents sont classés selon douze genres: «réseau» lorsqu’il s’agit d’échanges épistolaires avec d’autres artistes, «business» s’il est question de dépenses, ou encore «notes».

Il ressort de cette entreprise originale un passionnant portrait kaléidoscopique, graphiquement très réussi. S’y révèlent la poésie, l’humour et la complexité de ce mouvement basé à Genève, mettant en lumière les relations qu’il entretenait avec des courants artistiques cousins à travers le monde. Et l’affaire reste à suivre: des boîtes pleines continuent d’arriver des dépôts de John Armleder…

«Almanach Ecart, une archive collective 1969-2019», une coédition HEAD et Art&Fiction publications, en partenariat avec le Mamco. 424 p., 49 fr.

Créé: 31.01.2020, 19h36

Ecart, labo d’art

Le collectif est fondé le 19 novembre 1969 lors de l’Ecart Happening Festival, une série de performances qui se tiennent dans les caves de l’Hôtel Richemond. «Ecart est formé d’un groupe d’amis qui pratiquaient l’aviron, relate Élisabeth Jobin. Ils se sont mis à faire de l’art puis ont ouvert une galerie.» À l’espace d’exposition se sont ajoutés une maison d’édition, une librairie et un salon de thé. À une époque où les musées ne reconnaissent pas les nouvelles formes de l’art contemporain, l’espace devient un lieu d’échange pour les créateurs de l’avant-garde des années 70. Ecart s’est dissous en 1982.

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