Avec «Le livre des Baltimore», Joël Dicker confirme son talent

CritiqueAttendu au tournant après le succès de «La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert», l'auteur genevois signe un roman captivant et intelligent.

Joël Dicker à la place Neuve, en 2012.

Joël Dicker à la place Neuve, en 2012. Image: Georges Cabrera

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Bigre, ce sacré Joël Dicker est vraiment doué. C’est ce que l’on est bien obligé d’admettre en lisant son dernier-né, Le Livre des Baltimore, qui paraît le 29 septembre. Si ce roman est le troisième que le Genevois compte à son actif, il est surtout celui qui suit La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Après le succès mondial de ce best-seller, l’auteur de 30 ans était attendu au tournant. Il ne déçoit pas: captivant, intelligemment construit, bien écrit, son Livre des Baltimore est une réussite. Nous l’avons lu en primeur.

Marcus Goldman, le jeune auteur américain célèbre et personnage central de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert – en qui de nombreux lecteurs voient l’alter ego de Joël Dicker –, fait le point sur sa vie dans sa résidence secondaire de Boca Raton, en Floride. Il cherche l’inspiration pour écrire un nouveau livre. Suite à la rencontre par hasard d’une personne chère et longtemps perdue de vue, son passé lui revient en mémoire. Notamment le lien d’amitié fraternelle extrêmement fort qui le liait à ses deux cousins, de la tribu des «Goldman de Baltimore». Leur grand-mère opérait en effet une distinction nominale entre les familles de ses deux fils, relative à leur lieu d’habitation et à leur statut social. Marcus appartenait aux «Goldman de Montclair», pour sa plus grande honte: «Dans la prononciation du lexique familial, mes grands-parents avaient fini par associer dans leurs intonations les sentiments privilégiés qu’ils éprouvaient pour la tribu des Baltimore: au sortir de leur bouche, le mot «Baltimore» semblait avoir été coulé dans de l’or, tandis que «Monclair» était dessiné avec du jus de limaces. Les compliments étaient pour les Baltimore, les blâmes pour les Montclair.»

Le comique de la fessée coquine

Par de nombreux allers-retours temporels se situant plus ou moins loin du mystérieux «Drame» avec un grand D, le narrateur raconte au lecteur la jeunesse des trois cousins. Hillel, le fils surdoué de Saul et Anita Goldman (de Baltimore), subit les brimades de ses camarades de classe. Woody, l’enfant abandonné que les «Baltimore» recueillent et élèwvent comme leur propre fils, deviendra un as du football. Et Marcus, lui, déboule chez les Baltimore à chaque congé et week-end prolongé pour rejoindre ses deux acolytes du «gang des Goldman». Une voisine de deux ans leur aînée viendra s’ajouter au trio et semer à son insu les germes d’une rivalité qui grandira en même temps qu’eux.

Les qualités du livre sont nombreuses. On salue la maîtrise du suspense, même si Le Livre des Baltimore tient moins du polar que La Vérité…, qui commençait sur les chapeaux de roue avec le squelette d’une adolescente retrouvé dans le jardin d’un écrivain.

Dicker est également doté d’un sens du comique assez développé, dont on regrette simplement la rareté dans le texte. On est plié en deux lors du passage où Hillel, enfant, surprend le directeur de son école en train de gratifier une enseignante d’une fessée coquine en lui susurrant des mots cochons, et s’exclame tout de go déboulant dans la classe: «Les gros mots, c’est pas beau!»

Par ailleurs, la mise en abyme du personnage de l’écrivain en train d’écrire le livre que le lecteur (réel) a sous les yeux fonctionne toujours aussi bien. De même, la passion de l’auteur pour les histoires passées se transmet aisément au lecteur. C’est dans les flash-backs, qui ne sont pas à considérer comme de simples digressions, que la véritable intrigue se tisse. Une technique déjà utilisée dans ses deux précédents romans.

Prise de risque stylistique

Enfin, on apprécie les prises de risques stylistiques, un élément nouveau chez l’auteur. Parfois sort de la bouche d’un personnage une voix particulièrement militante. C’est le cas du producteur de cinéma qui déclame un long monologue surprenant d’agressivité et empli d’une critique de la société de consommation et de la publicité: «Le cinéma, Goldman, le voilà l’avenir! Les gens ne veulent plus réfléchir, ils veulent être guidés! Ils sont asservis du matin au soir, et quand ils rentrent chez eux, ils sont perdus: leur maître et patron, cette main bienfaitrice qui les nourrit, n’est plus là pour les battre et les conduire. Heureusement, il y a la télévision. L’homme l’allume, se prosterne, et lui remet son destin. Que dois-je manger, Maître? Des lasagnes surgelées! lui ordonne la publicité. Et le voilà qui se précipite pour mettre au micro-ondes son petit plat dégoûtant. Puis, le voilà à genoux et demande encore: Et, maître, que dois-je boire? Du Coca ultra-sucré! hurle la télévision, agacée. Et elle ordonne encore: Bouffe, cochon, bouffe! Et l’homme obéit.»

Seul bémol, la faiblesse des dialogues amoureux. Les nombreux «Tu m’as tellement manqué, Marcus!» nous rappellent les interminables et un brin pathétiques «Oh, Nola!» et «Oh, Harry» de La vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Des passages qui semblent soudainement bien fades à côté de la complexité de l’intrigue.

Note: Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker, Ed. de Fallois, 476 p., En librairie le 29 septembre 2015 (TDG)

Créé: 26.08.2015, 16h38

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Une «success story» à l’américaine

Dans un paysage littéraire romand avec des tirages moyens de 1500 à 2000 pièces, le cas Joël Dicker a tout de la success story typique du pays dans lequel s’ancrait La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Paru en 2012, le roman du Genevois s’est écoulé à ce jour à quelque 3 millions d’exemplaires, selon les derniers chiffres communiqués hier par l’éditeur parisien De Fallois, qui a coédité l’ouvrage avec L’Age d’homme à Lausanne. Poches compris, 1,6 million d’exemplaires ont trouvé preneur en français et environ 1,4 million dans les diverses traductions. Les chiffres prennent en compte les ventes des éditions originales jusqu’à fin décembre 2014 et des petits formats jusqu’à aujourd’hui.

Edité par Penguin USA, qui a racheté les droits pour un demi-million de dollars, le récit a cartonné aux Etats-Unis. Un exploit dans un pays où moins de 1% de la littérature vendue est issue d’une traduction.

Paru fin août 2012, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert est le deuxième roman de Joël Dicker. Il crée la surprise après sa nomination au Prix Goncourt. En lice jusqu’au dernier tour, il n’obtient finalement pas la prestigieuse distinction, mais rafle le Grand Prix du roman de l’Académie française et le Goncourt des lycéens.

Le succès francophone gagne en octobre 2012 une dimension internationale à la Foire de Francfort, le plus grand événement européen pour les ventes des droits à l’étranger, qui s’arrachent alors. Depuis, les déclinaisons étrangères n’ont cessé de se multiplier, pour arriver aujourd’hui à des traductions dans 40 langues.

Malgré ce raz-de-marée planétaire, l’ouvrage n’a pas échappé à une bataille pro et anti impliquant de virulentes critiques, que l’auteur a avoué dans la presse avoir dû encaisser.

Avant d’exploser sur la scène littéraire, ce diplômé en droit fils d’une libraire et d’un professeur avait publié Les derniers jours de nos pères, après cinq premiers livres rejetés par tous les éditeurs.

Paru en janvier 2012, quelques mois avant son best-seller, ce premier Dicker avait connu un écho bien plus modeste. Ressorti en poche ce printemps, il a débuté une jolie deuxième vie et vient de dépasser la barre des 100 000 exemplaires vendus, confirme De Fallois. Il se paie aussi le luxe de prendre la tête du classement des poches chez Payot, devant Guillaume Musso et Anna Gavalda.

Déjà au premier?rang en mars, il a regagné le haut du podium ce mois, «probable effet de l’annonce de la sortie de son nouveau roman», note Natacha Décoppet, directrice de la communication chez Payot. La Vérité… émarge aussi dans le top 5 des poches de l’enseigne, qui ne se prive pas de faire monter la pression autour du Livre des Baltimore, en proposant déjà l’ouvrage en précommande.
Caroline Rieder

Extraits choisis

«La célébrité n’est qu’un vêtement, Sycomorus. Un vêtement qui finit par être trop petit, trop usé ou que tu te feras voler. Ce qui compte avant tout, c’est ce que tu es quand t’es tout nu.»

«En ce soir du 3 novembre 1992, mes cousins de Baltimore avaient fait élire le nouveau Président. Moi, j’avais rangé ma chambre.»

««Mon pauvre Marcus, ton père a un côlon comme le mien. Tu verras, tu n’y couperas pas non plus. Mange beaucoup de fibres, fiston, c’est le plus important.» Il se tenait derrière moi pendant que j’enfournais mes All-Bran et posait sur mon épaule une main pleine d’empathie. Bien évidemment, à force d’ingurgiter une quantité de fibres, je passais mon temps aux cabinets, et en ressortant, je croisais le regard de Grand-père qui semblait me dire: «Tu l’as, mon garçon. C’est foutu.»

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