Les habits de la foi sont parfois trompeurs

Décryptage Deux grandes photographies de Fabrice Monteiro accueillent le visiteur de l'exposition du MEG (Musée d'ethnographie de Genève), "Afrique. Les religions de l'extase", à voir jusqu'en janvier 2019.

"Holy I" et "Holy II" font partie d'une série de clichés, "Vues de l'esprit", réalisée par le photographe d'origine belgo-béninoise. Image: Fabrice Monteiro

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Le regard passe de l’une à l’autre, part, revient. Quelque chose cloche. Comme dans le jeu des sept erreurs, on se prend à traquer similitudes et dissemblances. Signées Fabrice Monteiro, les deux photographies datées de 2014 «Holy I» et «Holy II» marquent le début de l’exposition «Afrique. Les religions de l’extase», à voir au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). Elles ouvrent la section sur les monothéismes – christianisme, islam, judaïsme – et déstabilisent illico le visiteur, à peine la porte franchie. «Je détourne l’iconographie catholique et l’introduis dans d’autres religions», commente Fabrice Monteiro, qui a grandi au Bénin «parmi les Jésus roses». «Mon but? Interpeller le public à propos de ces images d’Épinal véhiculées depuis la nuit des temps. Le prier de les examiner d’un œil critique.»

Des "Vues de l'esprit" qui brouillent les codes

Pour ses deux Vierges, l’une noire, l’autre blanche, le photographe a travaillé avec le même modèle, une femme africaine, à laquelle il fait porter, en dépit des apparences, exactement le même costume. «Holy I» et «Holy II» font partie d’une série de cinq photographies intitulée «Vues de l’esprit». L’une d’elles, «Hodigitria», montre une Madone à l’Enfant: posture traditionnelle, bébé à la peau blanche et diaphane dans les bras de… Là, tout dérape: c’est un homme en noir, à la peau d’ébène, portant de longues dreads sous un chèche charbon, qui tient Jésus dans ses bras; il appartient au Baye Fall, confrérie mouride sénégalaise, et se revendique donc de l’islam.

Pour «Orante» et «Sacrifice», Fabrice Monteiro capte de jeunes albinos aux traits africains: «On se dit: «Il est Blanc.» On s’approche, on constate qu’il s’agit d’un Noir… entièrement blanc!» L’un a les mains ouvertes en signe de prière ou de don, comme un Christ offrant sa vie pour l’humanité; l’autre trimbale une pintade sous son bras, que l’on pressent condamnée à quelque rite, animiste peut-être. Dans tout son travail, le Belgo-Béninois de culture, «profondément et génétiquement transculturel», qui vit aujourd’hui à Dakar, conteste les apparences.

Créé: 14.06.2018, 19h10

Décryptage de l'image :

La main levée de la femme en blanc: Cette bénédiction apparaît dans les images du début du christianisme, puis dans les icônes grecques orthodoxes. La main forme les lettres IC XC, Jésus-Christ abrégé en grec. De plus, les trois doigts dessinant le I et le X symbolisent la Trinité – Père, Fils et Saint-Esprit. Le pouce et l’annulaire se touchant signalent l’Incarnation: les natures humaine
et divine unies dans le Christ.

La tablette en bois: Si la femme qui semble musulmane porte une bible, celle qui a revêtu l’habit d’une nonne tient sur son cœur une tablette de bois. On dirait l’une de ces planchettes sur lesquelles, dans les écoles coraniques, les enfants apprennent à lire et à écrire en mémorisant les sourates. Une fois les versets sus,
la page d’exercice est effacée et l’élève reçoit du maître une tablette ornementée.

Le visage du modèle: Le visage du modèle exprime plénitude et recueillement. Les yeux sont clos ou les paupières baissées. L’extase religieuse emprunte ici les attitudes du Bouddha touchant à la béatitude. Une même robe habille les deux femmes. En blanc, elle évoque une novice (religieuse catholique n’ayant pas encore prononcé ses vœux définitifs). En noir, le voile ainsi plié rappelle la burqa. Les pièces touchant le corps sont identiques. Et immaculées.

La bible: La femme vêtue de noir est d’emblée associée à l’islam, à cause de la burqa. C’est pourtant une bible qu’elle tient dans sa main droite. Elle semble prier silencieusement et c’est par le geste qu’elle invoque la parole de Dieu: sur les icônes byzantines, le Christ exhorte souvent les fidèles à suivre ses enseignements en leur montrant le Livre saint.

La main de la femme en noir: Le geste dessiné par la femme en noir signifie «perfection» et «excellence» dans l’iconographie chrétienne. Il dit aussi aux musulmans que le nom d’Allah est écrit, en arabe, sur le corps des fidèles: une volute descend du pouce, remonte l’index, puis se déploie dans la paume de la main et grimpe le long du majeur, de l’annulaire et de l’auriculaire.

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