Leïla El-Wakil: une carrière au service du patrimoine

PatrimoineDernière leçon, le 25 septembre, pour la professeure d’histoire de l’architecture.

Leïla El-Wakil, ici devant le bâtiment l'Arquebuse.

Leïla El-Wakil, ici devant le bâtiment l'Arquebuse. Image: Laurent Guiraud

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On appelle ça une leçon d’adieu, mais Leïla El-Wakil n’a pas voulu de ce vocable attristant. Elle donnera une «leçon de récapitulation» ce mardi 25 septembre à 18 h dans l’ancienne École de chimie, au 22, boulevard des Philosophes. Qui est cette jeune retraitée connue à Genève pour ses combats pour la connaissance et la conservation du patrimoine bâti? Qui est cette femme pour laquelle la Faculté des lettres de l’Université de Genève a créé une chaire d’histoire de l’architecture?

Le billet annonçant votre leçon est illustré par la photo de l’intérieur d’une cuisine troglodyte. Pourquoi?

J’ai logé dans cette maison pendant une semaine. C’était très agréable. Elle se trouve à Cotignac, dans le Var. Le peintre Jean Arène y habitait. Je l’ai louée pour faire l’expérience de ce genre d’habitat. Je trouve qu’en architecture, on ne parle bien que de ce qu’on expérimente. Le troglodytisme est un phénomène passionnant.

Remontons aux origines de votre enracinement genevois. Comment était perçue une écolière s’appelant Leïla El-Wakil dans la Genève des années 60?

À l’école Trembley, les élèves d’origine étrangère avaient des parents italiens ou espagnols, pas égyptiens. J’étais un peu une curiosité. Je ne peux pas dire que ça a été difficile avec mes camarades. Pourtant, le climat généralement antiarabe qui dominait en Suisse était assez lourd. Du fait de la position de mon père, qui était le directeur du bureau de la Ligue arabe aux Nations Unies, nous étions exposés. J’assumais. Quand il y avait une conférence à faire, je parlais de l’Égypte. Quand il y avait une soirée costumée, ma mère m’habillait en petite paysanne égyptienne. Je n’ai jamais eu de problème d’intégration dû à la langue, car le français est ma langue maternelle. La mère de ma mère venait de La Chaux-de-Fonds. En revanche, à la maison, on parlait un mélange de français, d’anglais et d’arabe, qui m’a un peu ralenti dans la bonne connaissance de ces deux dernières langues.

Lauréate de deux prix au Collège, diplômée d’architecture et licenciée en lettres, vous étiez une très bonne élève…

Réussir mes études était ma manière de montrer qu’il fallait compter avec moi. Mon père, dont j’étais l’enfant unique, valorisait beaucoup les études. Il n’avait pas eu de fils, ce qui est un problème dans le monde arabe. Il me disait: «Tu vaux mille garçons»! C’est lourd à porter, ça. Mais je me suis efforcée de valoir ces mille garçons.

En étudiant l’architecture, aviez-vous en tête d’en faire votre métier?

En réalité, non. J’étudiais parallèlement l’histoire de l’art et l’architecture. Tôt dans mes études, j’ai cherché à faire le lien entre cette dernière discipline et la conservation du patrimoine bâti. Un stage très intéressant m’y a encouragée, dans le bureau lausannois de Claude Jaccottet, spécialisé dans la restauration de monuments historiques. Nous avons travaillé à l’Élysée, à Lausanne, et au château de Morges. Je me souviens de mon bizutage sur le chantier de l’église Saint-François. Ils m’ont fait dessiner tous les tuyaux de l’orgue et les trous dans les tuyaux. Et ça devait être parfait du premier coup!

Pourquoi ne pas avoir répondu aux attentes de Claude Jaccottet, qui voyait en vous sa dauphine?

Après mon stage et mon diplôme, je suis retournée travailler avec lui. Mais un an après, j’ai posé ma candidature pour un poste d’assistante en histoire de l’art à Genève et j’ai été retenue. C’était en 1980. Dès lors, j’ai quitté la pratique de l’architecture et j’ai commencé une carrière universitaire à trous. Je veux dire par là qu’avant d’être maître d’enseignement et de recherche en 2003, puis professeure d’histoire de l’architecture en 2013, j’ai eu des périodes moins occupées que d’autres, académiquement parlant.

Bien employées, je suppose?

Grâce à mon engagement extra-universitaire dans des associations et des commissions consacrées à la sauvegarde du patrimoine, je n’ai jamais été inoccupée. Notamment à la Société d’art public, au sein de laquelle j’ai mené des combats importants, et à la Commission des monuments, de la nature et des sites.

Quels combats?

Empêcher la démolition de l’Hôtel Métropole. Contrer les transformations lourdes du Musée Ariana. La directrice Marie-Thérèse Coullery ne se doutait pas, en me confiant la rédaction d’une étude historique sur le bâtiment, que j’y trouverais les raisons de mener campagne contre les travaux qu’elle avait envisagés. Elle était furieuse. J’ai aussi milité pour le sauvetage du village de New Gourna, à Louxor, construit à la fin des années 40 par l’architecte Hassan Fathy.

La chaire d’histoire de l’architecture de l’Université de Genève a été créée pour vous. Dans quelles circonstances?

J’ai réussi à faire admettre ce domaine en Faculté des lettres et ce n’était pas gagné d’avance. Chez nous, en Suisse, l’histoire de l’architecture est enseignée dans les écoles d’architecture. Les changements survenus dans celle de Genève ont permis cela.

Tous les curieux du patrimoine vous connaissent à travers votre thèse «Bâtir à la campagne: Genève 1800-1860»…

J’aurais préféré le XVIIIe siècle, mais il n’était pas libre. Une autre doctorante avait déjà déposé le sujet. Je me suis donc rabattue sur le XIXe, que j’avais déjà abordé pour mon mémoire de licence.

C’est plus original, non?

Si je m’étais consacrée aux maisons du XVIIIe, cela aurait été sans doute plus facile pour moi par la suite. Ce n’est pas en étant original qu’on entre à l’Université, vous savez!

Leçon de récapitulation 25 septembre à 18 h, unige, bâtiment des philosophes, 22, bd des philosophes. (TDG)

Créé: 24.09.2018, 20h20

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