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Les laissés-pour-compte sortent de l’ombre

Une exposition se penche sur les fous, les pauvres et les prisonniers genevois au XIXe siècle.

L’exposition «Figures de l’ombres» est la partie interactive du travail de thèse de Federico Dotti.
L’exposition «Figures de l’ombres» est la partie interactive du travail de thèse de Federico Dotti.
LUCIEN FORTUNATI

Une fois la porte à tambour de l’Université Carl-Vogt poussée, on s’aventure dans un boyau noir plutôt angoissant. Au sol, des phrases étranges: une mère réclame des souliers pour ses enfants; un fou tente d’échapper aux ciseaux du coiffeur; un détenu crie son innocence. Encore quelques pas, et nous voici à la croisée des chemins: sommes-nous des criminels? La prison nous guette à droite. A-t-on perdu la raison? Ce sera l’Asile d’aliénés, à gauche. Est-on «seulement» pauvre? On avance tout droit pour gagner l’Hospice général.

Heureusement pour nous, il ne s’agit là que d’une exposition. Imaginée par Federico Dotti dans le cadre de sa thèse en didactique de l’histoire à l’Université de Genève, «Figures de l’ombre. Histoires genevoises» propose au visiteur une confrontation avec les laissés-pour-compte. Comment Genève traitait-elle ces derniers au XIXe siècle? Où étaient posées les limites de la tolérance des Genevois de l’époque à l’égard des aliénés, des criminels, des prostituées, des vagabonds, des indigents?

Ségrégation des marginaux

«Scruter les marges d’une société est éclairant, constate Federico Dotti, car elles sont le reflet du centre. Depuis les années 60, l’histoire des contre-cultures est une discipline qui nous en apprend beaucoup sur notre rapport à l’altérité aujourd’hui.» Or, il y a 150 ans se produit à Genève une petite révolution sociétale: les autorités décident de trier les marginaux, jusque-là tous pris en charge par l’Hôpital général. Les fous vont à l’Asile d’aliénés; les malfaiteurs, à la Prison pénitentiaire; les pauvres, à l’Hospice général. On a ainsi l’impression de mieux domestiquer les personnes hors norme. Le pénitencier modèle de la tour Maîtresse ouvre en 1825; l’Asile d’aliénés des Vernets en 1836 et 1868 voit l’unification de l’assistance publique.

Federico Dotti s’est attaché à ces figures de l’ombre. Dans un premier temps, il s’est bien sûr penché sur les archives: textes de lois, débats politiques, règlements internes des établissements, mais aussi lettres que les prisonniers, les malades mentaux et les démunis adressaient à l’administration. Tous les documents ont été anonymisés, par égalité de traitement avec les malades mentaux, qui relèvent encore du secret médical.

Ces recherches académiques faites, il s’attaque maintenant à la partie interactive de sa thèse: l’exposition des documents et la confrontation avec le public. «Je vais travailler avec des classes d’élèves âgés de 15 à 19 ans en leur faisant passer un questionnaire avant-après la visite. Mon but? Déterminer si leur représentation de la marge change», commente le chercheur, qui conduira aussi des entretiens avec les enseignants.

Écriture compulsive

Les lettres constituent les éléments les plus touchants de l’exposition, les plus dérangeants aussi. Ainsi le cas de Madame F., atteinte de «monomanie d’écriture». En juin 1884 démarre sa correspondance compulsive. Elle arrose l’administration genevoise de plaintes et dénonciations diverses, lançant chaque fois une procédure. Ici, elle accuse des avocats d’exercer de la magie sur elle et sur son fils dans le but de la marier de force; là, elle affirme que les hommes de loi lui ont dérobé une malle pleine de richesses.

Les expertises psychiatriques s’enchaînent. Madame F., encadrée par son entourage, n’est pas jugée dangereuse, jusqu’au jour où sa manie scripturale engendre vraiment trop de désagréments pour le directeur de la police centrale et pour le conseiller d’État chargé de la Justice et de la Police. En 1889, son fils ayant émigré aux États-Unis et Madame F. se retrouvant seule, un médecin moins indulgent réclame son internement à l’Asile d’aliénés. Elle y mourra l’année suivante.

Federico Dotti: «Les limites de la tolérance sont en constant déplacement selon le lieu, l’époque et la culture. Le discours et les pratiques en lien avec les «figures de l’ombre» en sont la trace.»

«Figures de l’ombre. Histoires genevoises» Salle d’exposition de l’UNIGE, 66, bd Carl-Vogt, du lundi au vendredi de 7 h 30 à 19 h. Entrée libre

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