Pour Loichemol, la Comédie perd du terrain face à Vidy

PolémiqueLe directeur de l’actuelle Comédie, réagit face à l’attitude des députés du PLR contre le crédit de 45 millions.

Corinne Müller, membre de l’association pour la Nouvelle Comédie, et Hervé Loichemol, directeur de l’actuelle Comédie.

Corinne Müller, membre de l’association pour la Nouvelle Comédie, et Hervé Loichemol, directeur de l’actuelle Comédie. Image: Georges Cabrera

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La Nouvelle Comédie nage en eau trouble. Alors que la Commission des travaux du Grand Conseil, par le biais du MCG, de l’UDC et du PLR, vient de refuser le crédit de 45 millions de francs pour sa construction, qui doit compléter les 53 millions accordés en mai par la Ville, le futur théâtre se trouve pris dans un bras de fer politique (lire nos éditions du 1er octobre). L’issue reviendra au PLR, encore divisé sur la question, lors du vote final qui pourrait se tenir en décembre.

A ce stade, ses membres cantonaux s’y sont opposés, arguant qu’ils souhaitent d’abord avoir des garanties sur l’avancée de la répartition des tâches entre communes et Etat. Si ce lourd dossier n’est pas lié au projet théâtral né il y a quinze ans, lorsque s’est créée l’association pour la Nouvelle Comédie, il pourrait avoir des conséquences sur l’avenir culturel de Genève. Hervé Loichemol, directeur de la Comédie actuelle, et Corinne Müller, membre de l’association qui regroupe une trentaine de professionnels du spectacle, nous confient leur sentiment.

La Nouvelle Comédie est prise dans un bras de fer qui la dépasse. Une situation douloureuse pour vous?

Corinne Müller: Ce qui est scandaleux, c’est que la Nouvelle Comédie représente le projet pilote de la nouvelle loi sur la culture (ndlr: votée en mai 2013), qui devait marquer une nouvelle ère de concertation en matière de politique culturelle entre Ville et Canton. Or, on l’instrumentalise pour avancer sur la répartition des tâches. On est en train de torpiller un projet qui s’est développé durant 15 ans, dans une concertation admirable entre professionnels, Ville et Etat. Au moment de voter enfin ces 45 millions – une dépense qui s’étalera sur quatre ans –, on nous dit qu’il faut attendre quelques semaines pour régler ce désenchevêtrement, un chantier d’une ampleur inédite qui nous dépasse totalement. C’est impossible, c’est de la poudre aux yeux, personne n’y croit. Et c’est mensonger de la part de ceux qui ont un tel souci d’économie de dire que l’on peut attendre sans conséquence, sachant que tout délai coûtera des millions. Mais nous ne baissons pas les bras. Un coureur de fond ne s’arrête pas à un kilomètre de l’arrivée.

Hervé Loichemol: Pendant ce temps, l’écart se creuse entre les standards internationaux de création – pensons simplement à Vidy – et la Comédie.

Parlons de Vidy, à Lausanne, justement. Alors que l’argent manque, n’est-ce pas du luxe de réaliser un second navire théâtral, dans ce petit territoire qu’est la Suisse romande?

CM: Je tiens d’abord à souligner le dynamisme de la politique culturelle lausannoise, qui se lance dans un pôle muséal d’envergure, a rénové l’Arsenic et compte une scène telle que Vidy. Genève, ville internationale, peut-elle se passer d’institutions culturelles dignes de ce nom? Il faut également rappeler que la Nouvelle Comédie ne sera pas Vidy. Le point fort de l’institution vaudoise, c’est l’intégration des réseaux européens. Avec la Nouvelle Comédie, la volonté est de créer une fabrique de théâtre ancrée dans la cité, de donner du travail aux professionnels d’ici, d’offrir la possibilité à nos compagnies de tourner dans le monde entier.

HL: Sans oublier que la culture est rentable: 1 franc investi en rapporte 3. Elle génère de l’activité et rend les villes attractives. D’ailleurs, pourquoi l’Etat veut-il ramener dans son escarcelle le Grand Théâtre ou les institutions prestigieuses? Précisément pour bénéficier d’une aura. La culture compte bien entendu d’autres bénéfices. Elle contribue à l’épanouissement de la cité. Le PLR fait semblant de l’ignorer. Les politiciens ne sont pas des imbéciles. Aujourd’hui, on se trouve pris dans des considérations politiciennes, dans le mauvais sens du terme. On joue à «je te tiens par la barbichette, tu me donnes cela, voilà ce que je te propose en retour». C’est peut-être légitime mais ce n’est pas agréable d’être la tranche de jambon dans une négociation qui ne nous concerne pas immédiatement.

Les députés disent se sentir pris à la gorge, forcés de voter en urgence un projet en raison de délais courts. Ne sont-ils pas eux aussi manipulés?

CM: Les fonctionnaires de l’Etat sont partie prenante de ce projet depuis le début. Il y a eu une volonté commune, tout le monde a salué en son temps l’arrivée de cette loi sur la culture. Nous sortions finalement des guéguerres Ville-Canton qui coûtent cher. Mettre enfin en application cette loi, ce n’est pas mettre le couteau sous la gorge des députés. Ils se plaignent de devoir se dépêcher? C’est de la mauvaise foi, au mieux. Nous espérons simplement que le Grand Conseil votera ce crédit. Le MCG a annoncé qu’il lancerait un référendum. Alors qu’on nous laisse aller devant le peuple!

Cela ne vous fait pas peur, sachant que les objets culturels en votation sont toujours difficiles à faire passer?

CM: C’est le jeu. Si les Genevois ne veulent pas de ce théâtre, tant pis, mais qu’on leur laisse la possibilité de s’exprimer. Voir un projet refusé par la population, c’est autre chose que de le voir passer à la trappe pour des raisons exogènes. Beaucoup de PLR, notamment au Municipal, sont par ailleurs navrés de cette situation.

Certains PLR disent même que la situation pourrait se décanter déjà en plénière. Comment comprendre qu’on joue à tel point avec le feu?

HL: C’est justement la raison de mon inoxydable optimisme. Ils n’auront pas le courage d’aller jusqu’au bout. La responsabilité incomberait au PLR de fermer la Comédie. L’enjeu est là, simple, radical. Rappelons-le, il ne s’agit pas de créer un théâtre supplémentaire mais de remplacer une voiture qui ne sert qu’à faire des balades le dimanche dans la campagne genevoise alors que les missions de la Nouvelle Comédie requièrent un tout autre véhicule.

Les opposants estiment que la Nouvelle Comédie est un objet luxueux, conçu en période de ciel (économiquement) bleu. Faux?

CM: C’est mensonger. La Nouvelle Comédie ne comporte pas un mètre de trop. Toutes les professions du spectacle sont rassemblées au même endroit, ce qui constitue d’importantes économies. Cette gare du CEVA aux Eaux-Vives sera un élément marquant de notre nouvelle agglomération. Si Genève a le courage d’y mettre cette Nouvelle Comédie, et non pas un centre commercial, elle peut devenir le symbole de notre manière de nous projeter dans le XXIe siècle. Ce symbole-là m’enthousiasme. C’est pour cela que j’y crois encore. (TDG)

Créé: 01.10.2015, 20h56

«La vie, ce n’est pas une machine à sous»

Les critiques se focalisent sur le PLR cantonal. N’avez-vous rien à reprocher à d’autres interlocuteurs – à la Ville, qui aurait pu demander un crédit plus important au Municipal, à Rémy Pagani, magistrat en charge des Constructions, dont d’aucuns pensent qu’il a fait traîner le dossier?

Corinne Müller:: Ce projet a dès le départ été conçu comme un partenariat, d’où l’idée de partager la facture en deux. Et à ma connaissance, personne n’a délibérément traîné. Le vrai problème, c’est d’essayer de faire du chantage avec le désenchevêtrement, un dossier qui en est aux balbutiements, qui va occuper ce parlement pendant les dix années à venir, tandis que la Nouvelle Comédie est en fin de processus.

Malgré les efforts de démocratisation, tout le monde ne va pas au théâtre. Mais un théâtre peut-il apporter des bénéfices même à ceux qui ne s’y rendent pas?

Hervé Loichemol: Absolument. On cherche toujours à obtenir une rentabilité immédiate. Le «court-termisme» convient à la Bourse mais en matière d’art, de langage, de vie sociale, ce n’est pas comme cela. La vie, ce n’est pas une machine à sous dans laquelle on glisse 5 francs pour un coca. Pour la recherche universitaire, pour la culture, il faut investir, mettre en place des instruments, avec l’objectif qu’il en sortira des effets positifs. Comment évaluer l’effet d’une soirée de théâtre quand elle est enthousiasmante? Il existe beaucoup de gens dont la vie a été modifiée par un poème, un spectacle – ça a été mon cas. Le théâtre m’a cadré.

Dans le programme, la médiation a par ailleurs une place conséquente.

C.M.: Oui, nous disposerons d’un important dispositif de médiation, pour favoriser la rencontre avec tous les publics. Il faut rappeler qu’en Suisse, historiquement, nous avons commencé à construire des théâtres avec cet argument: il s’agissait de permettre à la population citadine de respirer. Ne nous privons pas de cet oxygène.

H.L.: Et d’ailleurs, si nous ne construisons pas ce théâtre, quel en sera le coût? Comment chiffrer cela? Lorsque l’on plante des graines, on ne sait pas ce qui sortira du sol. Les effets de la démocratisation culturelle ne sont pas mesurables immédiatement. Ils se répercutent de bouche en bouche, se transmettent dans la ville. Ils se diffusent.

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