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José Lillo souffle sur les braises d’un enfer normé

Le Crève-Cœur coproduit cette mouture 2020 du «Huis clos» sartrien. Un succès!

Une vision de l’enfer où s’éternisent Estelle (Lola Riccaboni), Garcin (Valentin Rossier) et Inès (Hélène Hudovernik).
Une vision de l’enfer où s’éternisent Estelle (Lola Riccaboni), Garcin (Valentin Rossier) et Inès (Hélène Hudovernik).
LORIS VON SIEBENTHAL

Juste après l’«enfer», dans le dictionnaire du Petit Robert, vient l’«enfermement». Au contraire des flammes tous azimuts auxquels condamnaient naguère les infractions au dogme chrétien, les supplices réservés par Jean-Paul Sartre à ses trois défunts se circonscrivent précisément à un «Huis clos». Seulement, chez l’auteur de «La Nausée» ou des «Mains sales», c’est l’obéissance aux doctrines en vigueur – et non l’inverse – qui voue au confinement infernal, «sans pals ni grils», ni même brosse à dents.

Ou c’est l’étroitesse d’esprit, si l’on préfère. Une forme d’exiguïté veule qui ferait figure de châtiment tout au long de la vie déjà. Une éternité de souffrances, en quelque sorte, dans un cadre confortable malgré «quelque chose de coincé dans le mécanisme» de la sonnette: «Salon style Second Empire» dans la pièce de 1944, papier peint seventies chez José Lillo en 2020. Un «bronze de Barbedienne» trônant dans l’intérieur bourgeois d’alors, un «Balloon Dog» de Jeff Koons dans l’environnement bobo d’aujourd’hui.

Coloc’ sans fin

Comprendre ce qu’on fait là ensemble sera l’enjeu des répliques de la tragi-comédie en un acte. Dialogues tour à tour accusateurs, complotistes ou résignés. Mais qui sait? Si Garcin le fusillé, Estelle la pneumonique et Inès la suicidée craignaient moins le jugement d’autrui, peut-être ne subiraient-ils pas le divin, qu’on redoute comme étant le dernier? Si le journaliste engagé se dégageait de ce que ses confrères restés vivants pensent de sa désertion; si la pimbêche infanticide cherchait moins à correspondre encore et toujours aux codes de la séduction féminine; si la provocatrice lesbienne s’émancipait de sa condition sociale inférieure, peut-être le préposé de la géhenne ne les obligerait-il pas à cette coloc’ sans fin, offerte qui plus est à la vue du public? Cette cohorte d’«autres» qui les jaugent? Cette meute de «bourreaux» qui peuple leur enfer?

Habitué à godiller entre philosophie («Gorgias», «Troisième Nuit de Walpurgis») et badinerie apparente («Le Petit-maître corrigé», «Femmes amoureuses»), José Lillo combine ces dimensions en montant un «Huis clos» qui, selon le dramaturge avant lui, les amalgamait à l’origine. La satire qui en résulte, sobre et respectueuse de la lettre sartrienne, brocarde des caractères encore bien vivaces de nos jours, plutôt que des prototypes disparus depuis l’armistice de la Seconde guerre mondiale. Introduits dans leur cachot par Pascal Berney en «garçon» imperturbable, Valentin Rossier campe le baroudeur barricadé dans ses autojustifications, Lola Riccaboni se lâche en sainte nitouche hystérique, et la formidable Hélène Hudovernik installe dans ce cagibi de la mauvaise foi tapissée de bonne conscience une tension érotique qui empêche personnages comme spectateurs de se figer dans la torpeur. Elle est ce troisième angle qui rompt le train-train des ménages vaudevillesques, ce tiers dérangeant dont Lillo aiguise les «pokes» contemporains contre l’ordre hétéronormé, ce rappel urticant que la guerre des sexes ne cessera jamais. Louvoyant entre les genres, elle seule, en avatar de Simone de Beauvoir, pourrait prétendre à une tardive rédemption.

Canonique puis répudié

Un peu à la manière du metteur en scène genevois lui-même, qui porte son désir sur un texte canonique jusqu’aux années 80, mais répudié comme hétérodoxe depuis. Comme si, dans les goûts actuellement de mise au sein des arts de la scène, Sartre tenait lieu d’un de ces péchés que ni Garcin, ni Estelle, ni Inès n’osent s’avouer. Autrement dit, pour se frotter ainsi à l’inventeur de l’existentialisme, Lillo se préserve de son enfer, en assumant la liberté d’un acte à contre-courant.

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«Huis clos» Théâtre Le Crève-Coeur, jusqu’au 9 fév., 022 786 86 00, www.lecrevecoeur.ch. Brunch avec Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Bodmer, et José Lillo le di 2 à 11h.

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