Jim Jarmusch, un dandy intransigeant

InterviewLe cinéaste nous parle de «Paterson», son dernier film.

Avec l’acteur Adam Driver, Jim Jarmusch chronique le blues moderne.

Avec l’acteur Adam Driver, Jim Jarmusch chronique le blues moderne. Image: MARY CYBULSKY

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Sa silhouette de dandy se détache dans le jardin où Jim Jarmusch nous reçoit. Lunettes teintées et thé vert pour calmer un début de toux qui semble l’irriter. La scène n’a rien de surréaliste et se déroule sur la terrasse d’un hôtel de luxe, durant le dernier Festival de Cannes. Le réalisateur américain est un habitué de la Croisette, même s’il n’a jamais remporté de Palme. Cette année, il y présentait deux films: Gimme Danger, documentaire sur Iggy Pop dévoilé en première suisse le mois dernier au Festival Tous Ecrans (sortie prévue en salle au début de 2017), et ce Paterson qui nous intéresse aujourd’hui. Curieux film où tout semble rimer avec tout. D’abord son titre, à la fois nom du personnage principal et de la ville du New Jersey où celui-ci travaille. Puis il y a les journées du héros, qui paraissent toutes se ressembler et se décliner selon un rituel immuable. «Cette ville existe, j’y suis allé il y a 25 ans, nous révèle Jarmusch. C’est un lieu totalement oublié.»

Un comédien idéal

Dans le rôle principal, Adam Driver est stupéfiant et se fond dans le paysage avec un naturel confondant. Au point qu’on peut légitimement se demander si Jarmusch n’a pas pensé à l’acteur en préparant son film. Sa réponse démontre l’inverse. «Etrangement, je n’avais pas d’acteurs en tête au début de l’écriture. Puis j’ai vu Adam Driver dans Inside Llewyn Davis des frères Coen, dans Frances Ha de Noah Baumbach, et dans quelques épisodes de Girls. Dans une interview, je me souviens qu’il disait ne pas vouloir trop réfléchir ni trop analyser. C’est le genre de propos qui me plaît. Je sentais qu’on pourrait travailler ensemble. D’ailleurs, il a dit oui tout de suite. A ce moment-là, il n’avait pas encore signé pour Star Wars - le réveil de la force (ndlr: Adam Driver y tient le rôle de Kylo). Sinon, il aurait peut-être été trop cher et moins disponible.»

Son film, Jarmusch y pense depuis longtemps. «J’avais écrit un premier traitement il y a vingt ans. J’essayais de me souvenir de mes impressions lorsque j’avais visité Paterson. Une ville intéressante, un peu dure, violente, avec un mélange de populations contrastées. Des Irlandais, des Italiens, plus un côté barjot généré par ces cohabitations. Bref, le cadre idéal pour un film. Et puis j’ai eu l’idée de baptiser le personnage principal à l’identique: Paterson. Comme la métaphore d’une cité entière, d’un microcosme improbable. Cela me suggérait l’une des clés du métrage: jouer sur les contrastes et les dualités. Il y a beaucoup de jumeaux dans le film. Mais vous en faites ce que vous voulez. Personnellement, je n’analyse jamais mes films.»

Mêmes remarques pour l’actrice principale de Paterson, la magnifique Golshifteh Farahani, comédienne iranienne qu’on a pu voir aussi bien chez Ridley Scott que Louis Garrel. «Il fallait qu’elle soit aussi crédible en cuisinant des cupcakes qu’en composant de la musique. Et un peu plus extravertie que son compagnon, qui est un poète. Ils ne font rien de particulier dans le film. Ils vivent à Paterson, et Paterson s’en fout.»

Les villes idéales

Cette ville singulière rappelle l’attachement citadin du cinéaste, qui refuse aussi bien d’avoir un laptop qu’une adresse mail personnelle. S’il vit aujourd’hui à New York, c’est par choix. «Je ne suis pas un New-Yorkais. Je m’y sens bien, c’est tout. J’aime les grandes villes. J’adore Paris, Berlin. Tokyo également. Si je n’avais pas de connexions ou de famille, je vivrais idéalement à Tanger. Je dois prochainement aller à Mexico City, et on m’a dit que je n’en reviendrais jamais.» Le sourire qui accompagne la phrase laisse planer un doute.

Et on en vient immanquablement à parler des contraintes de production qui ont cours aux Etats-Unis. «Pour moi, ce qu’il y a de plus important lorsque je réalise un film, c’est d’avoir la garantie qu’il puisse sortir en salles. Diffuser directement en VOD, cela ne m’intéresse pas. Et c’est valable aussi bien pour Paterson que pour Gimme Danger. J’ai besoin d’avoir un contrôle artistique total. Pareil pour le doublage, je ne veux pas en entendre parler. Aujourd’hui, s’imposer dans les studios tient du miracle. Leur problème, c’est qu’ils agissent comme des lâches. Heureusement qu’il reste des cinéphiles dans ce milieu. Mais ils sont rares. Allez leur parler de Dziga Vertov, et vous verrez!»


Adam le magnifique

Adam Driver, c’est une silhouette et un regard énigmatique. L’acteur semble né pour travailler avec Jarmusch. Dans Paterson, il incarne Paterson, un chauffeur de bus qui travaille à Paterson et voue un culte à Williams Carlos Williams, poète dont l’ouvrage le plus célèbre s’intitule Paterson. Les rimes sont multiples, et c’est un bonheur. Effets de miroir et allers-retours incessants, dans la géographie d’une ville comme dans le couple que le héros forme avec une jeune femme qui s’appelle Laura (Golshifteh Farahani, sublime). Irruption de la poésie dans le quotidien, à moins que ce ne soit l’inverse, mosaïque que des rituels cycliques et impavides ne cessent de rappeler à l’ordre, joies et tendresses irréductibles. L’exercice ne cherche pas l’épate, il aboutit à une sorte d’épiphanie chaque jour, chaque instant renouvelé, que ce soit dans la confection de cupcakes en noir et blanc ou dans cette anecdote sur le comédien Lou Costello, l’un des célèbres natifs de Paterson. Jarmusch dans son élément, sans apprêts ni fioritures, avec juste quelques notes savamment posées sur la toile de ses désirs. L’élégance de la simplicité, en somme. Paterson en est la résultante. Un film subtilement jouissif empreint d’une grâce élémentaire. On adore. (TDG)

Créé: 20.12.2016, 20h19

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