Les jeux du théâtre et de la haute horlogerie

CréationAu Loup, Natacha Koutchoumov ouvrage un «Summer Break» d’après Shakespeare en guise de contribution aux «Belles complications #2» initiées par Anne Bisang.

Arnaud Huguenin, Charlotte Dumartheray, Jérôme Denis et Géraldine Dupla jouent sur les 3 cadrans des «Belles complications #2».

Arnaud Huguenin, Charlotte Dumartheray, Jérôme Denis et Géraldine Dupla jouent sur les 3 cadrans des «Belles complications #2». Image: MAGALI DOUGADOS

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Au cœur du sibyllin «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare: une forêt, «lieu de tous les possibles». Au cœur de cette forêt où «tout s’inverse par la magie qui s’y trame», deux couples d’amoureux adolescents: Hermia et Lysandre; Helena et Démétrius. Au cœur de la nuit, un rêve qui vire au cauchemar, redistribuant brutalement les cartes du désir et du rejet entre les quatre protagonistes.

Revisitant la comédie accouchée en 1595, Natacha Koutchoumov lui ajoute un niveau – et un degré de complexité: ses personnages s’avèrent être de jeunes acteurs en train de passer une audition pour jouer les amants shakespeariens. En plus de subir leurs propres ballottements sentimentaux, ils répondent aux instructions, aux critiques d’un metteur en scène invisible, inaudible, placé quelque part dans la salle, au milieu du public. À chaque fois qu’un nom de scène est prononcé, le comédien concerné lève la main droite, histoire de rappeler la distribution aussi bien à l’arbitre suprême qu’au spectateur en chair et en os. L’attirance et la répulsion qui animent tour à tour les jouvenceaux se doublent de la soif d’être choisis, plutôt que disqualifiés, par un tout-puissant directeur de casting.

Trois cadres pour un test

Le tournage tant convoité par les candidats se déroulera pendant l’été, nécessitant qu’ils lui sacrifient leur «Summer Break», si tant est qu’ils soient retenus. Pour l’instant, au stade de l’essai, l’enchevêtrement des émotions se passe d’imagerie forestière. La scénographie de Sylvie Kléber se contente de découper l’espace par trois cadres au plexiglas plus ou moins réfléchissant ou transparent, derrière lesquels les postulants présentent leurs scènes. L’interprète d’Hermia (Charlotte Dumartheray) est la première à se lancer; elle est aussi, à l’issue du test, la première à obtenir sa place au futur générique – un choix que le public ne contestera en aucun cas. À sa suite, ses camarades (Géraldine Dupla, Jérôme Denis et Arnaud Huguenin, tous issus de La Manufacture) donnent le meilleur d’eux-mêmes pour séduire, sur les plans à la fois érotique et artistique.

Mécanique de précision

Aujourd’hui copilote de la Comédie avec Denis Maillefer, Natacha Koutchoumov (qui signe ici sa troisième mise en scène) a démarré sa carrière comme comédienne. Elle puise ainsi dans ses propres souvenirs de ces séances traumatisantes, de ce «film d’horreur» qu’ont représenté pour elle tant le passage de l’enfance à l’âge adulte que le passage devant les fatidiques caméras du censeur. C’est pourquoi elle choisit d’amplifier l’ambiance déjà inquiétante du «Songe» – avec ses têtes d’ânes, ses plaies sanguinolentes, ses compliments et insultes en dents de scie – en un échantillon de cinéma d’épouvante.

Quelle qu’ait été son intention première, Natacha Koutchoumov semble surtout illustrer l’écrin dans lequel s’insère sa pièce, cette seconde série des «Belles complications». Créé en 2015 au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds par sa directrice Anne Bisang, le dispositif repose sur une troupe éphémère emmenée successivement par différents metteurs en scène pour traiter une thématique donnée. Après Manon Krüttli et Olivia Seigne, voici donc l’horlogère Koutchoumov s’inspirant d’un classique pour éclairer «les recoins obscurs de la jeunesse». En tendant les ressorts de sorte qu’au moindre déclic du mouvement rotatif, chaque instance connaisse toutes les positions du rouage, la prétendante réussit haut la main son examen.

«Summer Break» Théâtre du Loup, jusqu’au 17 mars, 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch (TDG)

Créé: 04.03.2019, 18h43

Trois questions à la micromécanicienne en chef

Quelle est la part du texte original de Shakespeare
dans «Summer Break»?


On a gardé l’intégralité des trois scènes centrales consacrées aux amoureux dans «Le Songe». Ayant travaillé les thématiques avec mes acteurs, j’ai également réécrit leurs témoignages en y ajoutant mon propre vécu de l’audition d’acteur. Chez Shakespeare, des artisans répètent par ailleurs une scène de théâtre dans le théâtre en essayant de se vendre. J’ai décidé de réintégrer cet épisode en le transposant à une réalité d’aujourd’hui. Quant aux visages que je n’ai pas repris dans mon adaptation – ceux d’Obéron, Puck ou Titania… – on voit juste le résultat du bordel qu’ils mettent en brouillant les règles du jeu! Au fond, j’ai tiré
des multiples strates du texte original un concentré court, d’une heure, soit la durée d’un cycle de rêve, ou de cauchemar.

Dans quelle mesure avez-vous intégré la notion de «belle complication» à votre travail?

C’est surtout Anne Bisang, je crois, qui a perçu dans
le projet que je lui ai soumis une dimension de mécanique horlogère. Moi, j’ai surtout profité de la collection théâtrale qu’elle a mise sur pied en héritant d’une troupe déjà bien soudée.

Quel rôle y endosse le public?
Dès le départ, nous avons écarté la possibilité de diffuser en voix off les ordres du metteur en scène. Dans mes tout premiers essais, je voulais assimiler le public au jury du casting. Mais j’en ai un peu assez de voir casser le quatrième mur au théâtre, aussi j’ai opté pour une plus grande distance – d’où les cadres et les micros présents sur le plateau. Finalement, un doute plane sur l’instance supérieure qui règle l’audition. Le public est témoin, mais aussi potentiellement manipulateur.

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