Jean Revillard, ou l’art des images fortes et décalées

HommageEmporté par une crise cardiaque à 51 ans, le photographe genevois était le fondateur de l’agence Rezo. Sa disparition émeut le monde de l’image. Témoignages

Jean Revillard maîtrisait à la perfection la science de l’éclairage.

Jean Revillard maîtrisait à la perfection la science de l’éclairage. Image: François Wavre/Rezo

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«C’était un surdoué». «Il respirait la photo». «Une immense perte pour le huitième art»… Sur les réseaux sociaux, dans les milieux de l’image comme dans les couloirs des rédactions, les hommages se multiplient après la brusque disparition du photographe genevois Jean Revillard. Âgé de 51 ans, le fondateur de l’agence Rezo.ch est décédé brusquement en fin de semaine alors qu’il photographiait la forêt de Huelgoat, en Bretagne. Il travaillait sur un projet personnel lorsqu’une crise cardiaque l’a terrassé, un appareil à la main.

«Je n’arrive pas y croire. On avait envisagé une nouvelle exposition de ses travaux, en 2019.» Au bout du fil, Christine Ventouras, fondatrice de la galerie Krisal à Carouge, a la voix qui tremble. Difficile de se faire à l’idée que l’ami dont elle avait exposé les photos à plusieurs reprises, et avec lequel elle aimait refaire le monde, ne viendra plus jamais lui rendre visite. De ce Genevois bon teint qui avait remporté un World Press Award en 2008 et 2009, elle garde un souvenir fort. «C’est vraiment quelqu’un qui a fait bouger la photo. Il racontait des histoires avec ses images, qu’on reconnaissait au premier coup d’œil. C’est un photographe qui savait laisser une empreinte forte.»

Compagnon de longue date, le photographe Nicolas Righetti a connu Jean Revillard sur les bancs de l’école Moser à l’âge de 15 ans. Il abonde dans le même sens. «Son style était immédiatement identifiable, avec des images principalement réalisées avec des flashs. Habituellement, on part du clair pour aller vers l’obscur. Lui, il effectuait la démarche inverse: assombrir l’image, partir du noir pour éclairer certains points. C’est devenu le style de l’agence Rezo. Il disait volontiers: «En Suisse il fait souvent gris. Il faut mettre un coup de flash pour ajouter de la lumière, mettre son propre soleil.» Il avait envie qu’on puisse s’arrêter sur ses photos, qu’elles soient fortes, puissantes, décalées, surprenantes.»

Aujourd’hui membre de l’agence Lundi13.ch, comme Nicolas Righetti, Fred Merz a longtemps côtoyé Jean Revillard chez Rezo. «Pour moi, Jean est un mentor. C’était mon voisin lorsque j’habitais chez mes parents à Cartigny. Il m’a vraiment pris sous son aile, m’a formé à la prise de vue. Je lui dois une éternelle reconnaissance. Il a contribué à faire de moi le photographe que je suis aujourd’hui. Avec lui, j’ai appris comment mettre en scène, l’art de l’éclairage, cette manière de sous-exposer les arrière-plans pour donner une sorte d’effet trois dimensions à l’image. C’était un très bon portraitiste, qui m’a fortement influencé, avec ses couleurs vives et ses mises en scènes décalées.»

Approche hyperforte

Les images fortes, Revillard les a multipliées. Fred Merz garde en mémoire un étonnant travail photographique sur les politiciens genevois. «Les premières images qui m’ont donné envie de faire ce métier, dit-il. J’avais été frappé par un portait de Micheline Calmi-Rey dans une espèce de terrain vague, une zone industrielle. Par la suite, évidemment, je retiens tous les travaux avec lesquels il a gagné ses prix. Sarah, cette prostituée africaine qu’il a suivie en Italie. Les cabanes de migrants à Calais aussi, une approche hyperforte. J’ai aussi apprécié ses photos sur les électrosensibles. Sans oublier celles réalisées durant l’épopée de Solar Impulse.»

Dernièrement, Jean Revillard s’était pris de passion pour la photographie réalisée par drones. «Il était en plein développement de cette activité. Il s’était emparé de cet outil qui lui permettait de réaliser des images panoramiques», explique Nicolas Righetti.

Et l’homme, comment était-il? «C’était un meneur, souligne Nicolas Righetti. Jean aimait diriger. Je me souviens qu’à l’école, quand on nous avait demandé qui voulait être chef de classe, il s’était immédiatement proposé. Personnage entier avec un ego affirmé, il possédait aussi une fragilité intérieure qu’il masquait sous une sorte de carapace, comme pour se protéger.»

Un visionnaire

Le photographe genevois Francis Traunig, qui a bien connu Revillard, notamment au sein de la galerie Focale, partage le même avis. «C’était un perfectionniste qui pouvait se montrer radical, avec des avis très tranchés. Mais en même temps, il était d’une extraordinaire finesse, beaucoup plus nuancé que la première impression qu’il donnait.»

Pour Fred Merz, Revillard possédait toujours quinze coups d’avance. «C’était un visionnaire, avec une énergie peu commune. Il pouvait se montrer dur par moments, mais c’était justifié. Il m’a beaucoup poussé, sorti de ma zone de confort. C’était très déstabilisant étant plus jeune, mais cela a eu des effets bénéfiques. Il m’a ouvert à une autre manière de réaliser des images. À n’en pas douter, c’est quelqu’un qui a influencé la photographie suisse des trente dernières années.» (TDG)

Créé: 06.01.2019, 17h12

(Image: JEAN REVILLARD REZO)

Bertrand Piccard: «Un engagement total»

«Ses photos étaient absolument fantastiques. Je suis hypertriste. Toute mon équipe est en larmes.» Avec la disparition de Jean Revillard, Bertrand Piccard a perdu bien davantage que l’homme qui avait documenté le périple de Solar Impulse. «On a passé cinq ans ensemble, de 2011 à 2016. Jean a couvert toutes nos expéditions. Depuis la fin de notre tour du monde, on continuait de se voir. Il y a quelques semaines, il était là au moment où ma femme a sorti le livre qu’elle avait écrit sur Solar Impulse pour les enfants. Je crois que toutes les photos de cet ouvrage, à une exception près, sont de lui.

Notre premier contact s’était déroulé au Salon du livre, à Genève. J’avais été très touché par ses images des cabanes que les migrants construisaient autour de la forêt, à Calais. Une manière pour lui d’attirer l’attention sur l’extrême pauvreté et la détresse de ces gens. On a sympathisé tout de suite.

Ce qui était merveilleux avec lui, c’était l’engagement total qu’il mettait dans chaque photo. Quelle que soit la difficulté, il s’arrangeait pour parvenir à ses fins. Pour une image, il pouvait travailler toute une semaine, jour et nuit, à effectuer des repérages en avion, en bateau, en voiture ou en hélicoptère. Ensuite, il arrivait avec un grand sourire et nous disait: regardez, je crois que vous serez contents.

Je me rappelle quand il a pris la photo où je me trouve en vol au-dessus du Golden Gate, à San Francisco. Précédemment, il avait pris des repères au sol durant plusieurs jours sous formes de points GPS. J’ai suivi le circuit exact qu’il avait projeté. Lui, il m’accompagnait dans un hélicoptère, afin de trouver l’angle exact qu’il imaginait. Pareil pour la photo avec la statue de la Liberté, à New York. Il était allé rencontrer les personnes responsables des projecteurs qui illuminent le monument. Ils avaient des Zodiac sur la Hudson River. Pour disposer de plusieurs angles de vue, Jean avait loué des projecteurs de DCA pour éclairer l’avion piloté par André Borschberg. C’était incroyable. Rien ne lui faisait peur.

Parmi mes photos préférées, celles qui m’ont fait le plus vibré, il y a ces deux-là, bien sûr, ainsi que celles prises quand je volais au-dessus du Cervin, et lorsque André a survolé les pyramides du Caire. Le côté sécurité que les ingénieurs imposaient entrait souvent en contradiction avec ce que Jean demandait. Forcément, j’étais toujours de son côté.» PH.M.

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