Jean Claude Gandur veut bâtir son musée privé en France

InterviewL'homme d'affaires et collectionneur s’est remis du traumatisme Musée d'art et d'histoire. Il souhaite créer un centre culturel vivant et un prix «Pulitzer» pour jeunes artistes.

Le moissonneur d’objets d’art s’est retiré de la gestion des affaires. Il se consacre à ses quatre collections et à ses fondations.

Le moissonneur d’objets d’art s’est retiré de la gestion des affaires. Il se consacre à ses quatre collections et à ses fondations. Image: Laurent Guiraud

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Même si son nom ne fait plus la une des journaux depuis que les habitants de la Ville ont refusé, le 28 février 2016, le projet d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire (MAH) qu’il finançait en partie, Jean Claude Gandur reste présent à Genève, siège de ses fondations de soutien à l’art et à la jeunesse.

Ainsi la Fondation Gandur pour l’art (FGA), qui célèbre ses dix ans d’existence et gère les quatre collections de cet infatigable moissonneur d’objets: archéologie égyptienne, grecque et romaine; peinture européenne d’après-guerre; statuaire, orfèvrerie et mobilier français et allemand, du Moyen-Âge jusqu’au XVIIIe siècle; art précolombien et océanien.

Une compilation de 3200 oeuvres qui ne restent pas inertes dans des entrepôts: 1350 ont été, en une décennie, prêtées ou exposées auprès de 125 institutions nationales et étrangères. Quatre partenariats à long terme ont été conclus avec des musées français et espagnol. Seize expositions ont été pilotées par les conservateurs de la FGA.

Déterminé désormais à construire son propre musée privé, Jean Claude Gandur explique comment il va s’y prendre. Et pourquoi il ne le bâtira ni à Genève, ni en Suisse.

Il y a dix ans, vous avez décidé de montrer vos collections au public et créé votre fondation. Pourquoi cette envie de partager?

Il y a eu ce que j’appelle le déclencheur: l’exposition «Reflets du divin» au MAH en 2001. Jusque là, ma collection était celle d’un amateur s’entourant d’objets qui lui plaisent. L’intérêt manifesté par les visiteurs m’a fait comprendre qu’elle était plus importante que ce que je pensais.

Vous ne collectionniez alors que des pièces archéologiques?

Disons qu’à ce moment-là, ma collection de peinture était insignifiante. J’avais des tableaux «meublants», de bonnes toiles de bourgeoisie - Vuillard, Dufy, Marquet -, aucun chef d’oeuvre de musée. Et puis j’aimais les peintres européens d’après-guerre. Alors en 2002, j’ai commencé sérieusement mes recherches. Pendant dix ou onze ans, j’ai bénéficié de l’indifférence du marché. Ces tableaux n’étaient pas trop cher, ce qui m’a permis d’en acquérir beaucoup. Seuls les Italiens étaient hors de portée. Actuellement je possède 600 à 650 toiles des années 50, 200 appartenant à la figuration narrative et 100 des nouveaux réalistes et du mouvement Supports/Surfaces, actuellement exposés à artgenève.

Le défi de la prochaine décennie pour vous, c’est de bâtir un musée. Là, vous changez d’échelle…

Indiscutablement. C’est le projet de toute une vie, je ne veux pas me rater! Il s’agira d’un musée entièrement privé, pour y exposer mes collections. J’achèterai le terrain et ferai construire un bâtiment – sobre, lumineux, clair dans sa structure - par des architectes qui seront tout, sauf des stars.

Un musée entièrement privé… Une volonté née du traumatisme MAH?

Complètement. Cela m’a refroidi de travailler en association avec le pouvoir politique. Je ne veux pas me marier avec une municipalité, mais rester libre chez moi!

Avez-vous un modèle en tête?

La fondation Gianadda. Je vois un centre culturel vivant, avec un jardin de sculptures où les familles viendront le week-end, et avec un programme culturel complet: des concerts, des artistes travaillant sur place, des pièces de théâtre, des ateliers pour le 3e âge, très demandeur d’activités. Un musée n’est pas un mouroir à objets, il doit s’y passer continuellement quelque chose. J’aimerais mettre sur pied un «Pulitzer» pour jeunes artistes, en convier une vingtaine à travailler au cours d’un happening permanent avec, à la clé, un prix décerné par un jury d’experts et un autre par le public.

Installerez-vous ce musée en Suisse?

Non, en France. Dans notre pays, la culture n’est pas promue comme une valeur importante; il n’existe aucune politique fédérale en la matière. En outre, le territoire est exigu, or il me faut 30 à 40 000 m2. Si je dois acheter du terrain constructible, c’est rédhibitoire en terme de prix. Il en va de même des frais de fonctionnement: tout coûte le double en Suisse qu’en France. Sachant qu’un musée n’est jamais rentable, je dois me montrer prudent.

Le choix du lieu est-il déjà fait?

Depuis 3 ou 4 ans, je suis très sollicité par des municipalités: Caen (qui a réservé un grand espace pour un pôle muséal important), Bordeaux (j’ai rencontré Alain Juppé, nous avons eu de très bons contacts), Rouen (avec laquelle j’ai par ailleurs conclu un partenariat), Strasbourg (un lieu de carrefour entre trois pays, qui fait sens), Arles (qui a l’ambition de devenir une capitale culturelle plus importante encore) et deux petites villes du Rhin, dont Königshoffen en Alsace. Je n’ai fait de promesse à personne.

Comment allez-vous effectuer votre choix?

J’ai approché deux cabinets: un Français, un Suisse, pour réaliser une étude approfondie des cinq communes. J’en choisirai un. Ce bureau enverra un questionnaire très fouillé que nous sommes en train de préparer aux municipalités en concurrence et se rendra sur place pour mener une évaluation. Moi de mon côté, incognito, je vais visiter tous les musées de ces villes afin d’estimer leurs collections et leur offre culturelle actuelle: est-ce que je viens en surnuméraire ou est-ce que j’ai toute ma place? J’espère avoir pris ma décision d’ici la fin de l’année.

Vous avez perdu beaucoup de temps avec le projet genevois. Quand pensez-vous ouvrir votre musée?

Dans 7 ans, si tout marche selon le calendrier que j’ai en tête. Je n’ai aucune amertume par rapport au projet MAH, mais je déplore en effet d’avoir perdu 10 ans.

Tous les musées mettent aujourd’hui leurs collections en ligne. La FGA le fait aussi. Un musée «matériel» n’est-il pas d’un autre âge?

L’enquête que nous allons mener le dira. Je garde l’esprit le plus ouvert possible. Peut-être nous bornerons nous à aider les institutions existantes à monter de belles expos, tout simplement.

Achetez-vous toujours des pièces antiques?

Dix à quinze par an, oui. Pas plus, à cause de la raréfaction qualitative des pièces et de l’envolée carrément lyrique des prix. Je ne veux acquérir que des oeuvres qui ont un CV long comme le bras, irréprochable.

Quelle est votre position dans la lutte contre le trafic illicite d’objets d’art?

Les marchés qui, jusque dans les années 80-90, étaient alimentés par des réseaux parallèles sans qu’aucun état ne s’inquiète, ont permis d’augmenter considérablement les collections. A l’époque cela ne choquait personne, tout était complètement différent. La Suisse était extrêmement libérale, il n’y avait aucune loi qui protégeait les objets d’art. Ce n’est qu’en 2005 qu’a été mise en place une politique très restrictive, qu’il faut respecter. C’est un combat. Je lutte, je dénonce. Il y a une bataille à mener contre certains galeristes qui ne font pas leur boulot. La moralité doit venir du dernier maillon: les collectionneurs et les musées.

Êtes-vous optimiste?

Il ne faut pas se leurrer, il y a une inversion des flux… Les pièces du Moyen-Orient venues en Europe repartent vers l’Orient et l’Extrême Orient. Il ne faut pas s’imaginer que le pillage s’est arrêté. Pourquoi croyez-vous que tant d’antiquaires ont installé des bureaux à Dubaï?

Où vivez-vous actuellement?

Je suis redevenu méditerranéen: depuis 5 ans, je vis à Malte. J’ai inscrit mes sociétés là-bas, j’habite un appartement face à la mer, mon bureau est à 700 mètres, il fait chaud et on me fiche la paix! Il n’y a que dix employés qui travaillent là-bas, des juristes et des comptables qui n’ont pas besoin de moi.

Créé: 31.01.2020, 16h19

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