Jacques Probst, ou la traversée des arts

ScènesLe Genevois reprend ce «cheval de bataille» qu’est «La Prose du Transsibérien» de Cendrars.

Probst: «Mon maître en littérature? Thelonious Monk, le pianiste de jazz.»

Probst: «Mon maître en littérature? Thelonious Monk, le pianiste de jazz.» Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Ses traits tracés au burin. Sa voix lente et granuleuse. Son souffle rauque et musical. Jacques Probst, docte autodidacte de 68 balais, n’a pas fini de promener sa carcasse de boxeur, de pirate ou d’ermite sur les scènes de Genève. Ni de gratter dans son antre la feuille universelle de son stylet. «La Prose du Transsibérien» de l’ami Blaise Cendrars, qu’il remet depuis plus de quarante ans sur le métier, voilà qu’il la ressort cette fin de semaine au Théâtricul. Pour l’occasion, on transcrit sa propre prose. Goûteuse.

Vous avez quitté l’école jeune, au moment même où se déclarait votre amour de la littérature… Un lien entre les deux?
Tout à fait. J’écrivais des poèmes. Entre 12 et 18 ans, j’en ai écrit des kilos. Je les faisais voir à mon prof de dessin, il les aimait bien. Pour un examen de français, un jour, on a eu pour thème un pays qu’on avait visité. Je n’ai écrit que 5 lignes, comme en vers, où je décrivais un pays imaginaire. J’ai eu 2, avec comme commentaire que le collège n’est pas une école de poésie. Je montre le résultat à mon prof de dessin, et il me dit que je dois m’en aller – ou crever. Alors il a invité mes parents dans son atelier et les a emballés. Ma mère m’a raconté ensuite qu’il leur avait dit: «Vous avez mis au monde un monstre, au collège ils vont le massacrer. Il faut le retirer.» Ils ont été d’accord. J’ai fait alors une année dans une école de commerce, où la directrice, qui était formidable, m’a accordé de ne suivre que 12 heures par semaine, dont 6 de dactylo, ce qui m’a toujours été utile par la suite.

C’est donc par l’écriture que vous en êtes venu à lire?
Mon père m’avait lu beaucoup, enfant. Il était linotypiste, ça n’existe plus. Dans l’imprimerie, c’est ceux qui impriment les plombs qu’on passe ensuite aux typographes qui les préparent pour les rotatives. Une linotype, c’est gros, ça pèse 10 kilos, ça fait un bruit pas possible. Le jeudi matin, j’allais nettoyer les matrices pour 5 ou 10 balles. Mon père, donc, m’a fait la lecture depuis tout petit. Quand j’ai eu 9 ans, il m’a lu deux livres: «Les Chasseurs de loups», de James Oliver Curwood, sur des trappeurs dans le Klondike, suivi des «Chasseurs d’or». À la fin du deuxième volume, les trappeurs doivent partir vers une nouvelle aventure. Je demande le troisième tome à mon père, il me répond qu’il n’existe pas, ça s’arrête là. C’était un dimanche d’automne, je m’en souviens, on avait le temps. Je suis allé dans ma chambre, j’ai pris un cahier, et j’ai rédigé la suite. C’est comme ça que j’ai commencé à écrire, et je n’ai jamais arrêté. Depuis un bout de temps déjà, je travaille sur un roman. Mais j’ai dû m’interrompre pour un séjour à l’hôpital l’été dernier, puis pour jouer dans «Bulle», un téléfilm d’Anne Deluz avec Claudia Cardinale dans le rôle de ma femme. Mon roman, je l’ai écrit déjà six fois, ce sera la septième. Je me suis toujours réservé la fin pour la dernière version. C’est une histoire de musique et de musiciens.

Sur les plateaux, vous avez côtoyé les plus grands de la région. Des jalons?
J’ai connu Michel Viala quand j’avais 16 ans. On avait été voisins auparavant. Je me souviens qu’il partait l’hiver sur sa mobylette avec un tréteau et une valise – il peignait beaucoup. Je l’ai approché plus tard, je voulais lui demander un truc pour une pièce qu’on faisait au centre de loisirs. Lui m’a demandé de l’aider avec un Revox pendant un monologue qu’il jouait au café-théâtre. On s’est retrouvé une semaine après, il me dit «laisse tomber le Revox, je t’ai écrit un personnage». (Il récite.) Ensuite il a écrit une deuxième pièce où j’avais un plus grand rôle. Puis une autre, que j’ai jouée avec Charles Apothéloz, «Vérification d’identité». J’avais des longs cheveux, j’étais Jésus et je me faisais arrêter à Cointrin. Après, il y a eu François Simon. J’ai joué avec lui «Le Retour» de Pinter, mis en scène par Philippe Mentha, avec Roland Sassi aussi. Simon m’aimait bien. Chaque fois que je me faisais arrêter par les flics, j’avais droit à un téléphone. Je l’appelais, et il venait me chercher au poste: il était connu, on me relâchait. Je passais la nuit chez lui. Mentha m’a aussi bien parrainé, c’était un bon papa. Mais beaucoup de ces gens sont morts, maintenant. À 20 ans, j’ai écrit une pièce radiophonique qui a reçu le prix suisse de radio. Toute la distribution de cette pièce est décédée…

Vous baladez la «Prose du Transsibérien» depuis 1976. Comment avez-vous rencontré ce texte? Et pourquoi le reprendre aujourd’hui, comme on rejoue un standard de jazz?
Quand j’étais dans mon école privée de commerce, la directrice, lors de la distribution des prix en fin d’année, me donne un gros bouquin bien emballé. C’était l’anthologie de la poésie française par Pierre Seghers. Rentré chez moi, je feuillette, je tombe sur la «Prose». Je n’avais jamais lu Cendrars, mais en avais entendu parler. Je le lis à voix haute, le texte demandait à être parlé. J’ai trouvé génial. Mes parents avaient un vieux Philips, je me suis enregistré. Peu à peu j’en ai fait des lectures. Plus tard, à 16 ans, j’ai découvert le jazz, j’étais emballé, on a monté un quartette, que j’engageais sur des créations, dont cette lecture. Il me fallait des improvisateurs, pour accompagner l’écriture déjà musicale en elle-même. Ce texte, qui commence par «En ce temps-là, j’étais en mon adolescence», c’est mon cheval de bataille, je l’aime de plus en plus, je le comprends de mieux en mieux.

La musique, mais aussi la peinture, joue pour vous un rôle central. Qui accompagnera les représentations de cette semaine?
J’écris à cause de la musique, c’est elle qui m’inspire, et me souffle beaucoup de choses. J’écoute avant d’écrire, puis je l’éteins, et je poursuis sur la lancée. Une fois, à la radio, on m’a demandé si j’avais un maître dans la littérature. J’ai répondu: Thelonious Monk! J’ai même un enregistrement du concert qu’il a donné en 1966 au Victoria Hall. En peinture, c’est Van Gogh qui m’a ouvert la voie. Il m’a inspiré plusieurs poèmes. J’aime aussi beaucoup Modigliani, que je préfère à Picasso. D’ailleurs il a fait un portrait de Cendrars en trois quatre traits, que j’ai découpé d’un livre rare et que j’ai encadré près de mon bureau. Au Théâtricul, je travaille avec la batteuse Béatrice Graf et la violoniste Margaux Malya, que je prends presque toujours avec moi. Elles ont travaillé mardi et mercredi, ça s’est très bien passé. Béatrice a envoyé quelques roulements, l’autre s’est collée là-dessus avec son violon. C’était génial.

Ça fait quoi de traverser la Sibérie en train?
Il fait froid! Ça change selon les musiciens. Là, j’ai voulu deux femmes. Si ça marche bien entre elles, ce qui est le cas, ça devient leur dialogue, et moi, de temps en temps, je fais passer le train!

Fan de boxe, père de deux filles (dont la comédienne Marie Probst), comment vous situez-vous en tant qu’homme, homme de théâtre, homme de lettres?
Je suis féministe et j’aime la nature féminine. S’il n’y a que des mecs sur un projet, je m’emmerde. Les sorties entre hommes, rien ne me fait plus chier. Je m’entends plutôt très bien avec les femmes. Au bout de cinq minutes, avec Béatrice et Margaux, ça roulait. Il y a eu un moment qui collait tellement bien que j’ai lu par-dessus, ça donnait exactement le rythme de la locomotive. En 2013, lors d’une lecture que je donnais de «La Prose» à La Chaux-de-Fonds, j’étais hospitalisé à cause d’une maladie qui m’avait gonflé de flotte. Mais j’avais ma lecture à 14 h, alors je demande à la médecin cheffe de me laisser partir la journée. Elle s’affole, puis finalement me lâche: «Si vous voulez vraiment aller mourir sur scène, allez-y!» La lecture, ce jour-là, était formidable!

«La Prose du Transsibérien» Théâtricul, jusqu’au 17 mars, 079 471 21 23, www.theatricul.net

Créé: 14.03.2019, 14h51

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