«J’écris avec les poings mais pas seulement»

LivresAvec la magie noire d’une romancière gitane, Ingrid Astier confirme sa puissance de feu avec «Haute voltige», exercice entre flics et voyous, érotisme et thriller.

Ingrid Astier, 40 ans, mélange les disciplines et les styles dans une saga foisonnante. «Haute voltige» donnera suite.

Ingrid Astier, 40 ans, mélange les disciplines et les styles dans une saga foisonnante. «Haute voltige» donnera suite. Image: MANTOVANI/DT

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Le chic avec Ingrid Astier, c’est de pouvoir bavarder entre deux carrés de chocolat très pur, de l’argot d’Albert Simonin, «ce Chateaubriand de la pègre selon Léo Malet», des travaux pointus de Vladimir Jankélévitch, «mon philosophe préféré», ou de la puissance comparée des fantasmagories de David Lynch et Federico Fellini. Haute voltige, troisième volume à la Série Noire, arpente ces imaginaires sans craindre de transgresser les tabous ou les frontières. Pour l’intrigue, le commandant Suarez traque en chasseur d’élite un voleur équilibriste, le Gecko. Un riche Saoudien, Astrakan, est dépouillé de son butin le plus précieux, la sublime Ylana. Son neveu Ranko allait la gagner au «chess boxing», un jeu inventé par Enki Bilal. Les affaires s’entrelacent dans une partie d’échecs mortelle. Et l’imbroglio en série sacre une nouvelle prêtresse du rompol.

Poésie, théâtre, gastronomie… A 40 ans, où vous situer finalement?

Oh, ces passions s’apparentent plutôt à des démarches immersives dans des gestuelles. J’adore aller de l’exploration d’un parfumeur à l’observation du théâtre équestre de Bartabas, portraiturer les esthètes de la table, Hermé ou Passard. Je ne prends pas mes rêves à la légère. S’il me faut trois ans pour composer un roman, c’est que j’accumule des strates, comme un géologue qui décrypte la sédimentation des émotions, des accidents de la vie.

D’où vient cette tournure d’esprit?

Je ne suis pas une intellectuelle, loin de là! Je suis née à la campagne en Auvergne, un garçon manqué qui aimait mettre des foulards. Au fond, je peux sauter sur une conférence de philologie appliquée ou apprendre à conduire une pelleteuse. Tout vient de cet «esprit d’enfance» dont parlait Bernanos, une école de la curiosité que je cultive. Enfant, il fallait que je comprenne avec le pâtissier comment le gâteau était fabriqué avant de le manger.

Mais pourquoi partir d’un polar a priori basique, flics contre truands?

Plonger dans l’humain, c’est ma ligne d’horizon. Ce monde du 36, quai des Orfèvres contient la folie, la mort, la souffrance. Dans ces eaux, loin de la surface, je pouvais tout concilier. Et surtout, le travail d’un jargon spécifique, qui contient des rémanences de parler populaire. Les flics se racontent sans cesse des histoires pour résister à l’absurde du réel. Ils causent alors comme au café, en mariant les époques, les formules. Le roman reconstitue ce jargon et permet d’échapper au langage aseptisé. C’est mon laboratoire du monde, un miroir tendu qui cristallise.

D’où vient l’idée d’associer brutalité et esthétisme chez des voleurs?

Tout part de l’imaginaire. En même temps, le début ici, sans être un duplicata du réel, vient de ce cambriolage de Vjéran Tomic, un monte-en-l’air fantastique qui dérobait en 2010 des Picasso, Braque, Matisse etc. au Musée d’art moderne de Paris. Même les flics étaient admiratifs! Je me suis approprié cette histoire, et comme mon moteur fonctionne à la passion, j’y ai inclus Bilal et toutes ces images. Pourquoi cette caisse de résonance, ça… je l’ignore.

Le personnel du quai des Orfèvres a-t-il été facile à apprivoiser?

Je ne m’introduis pas chez eux avec arrogance, ça ne me dérange pas d’avancer en douceur. J’ai le temps. Là-bas, déjà parler, c’est sacrilège! Mais à force, j’ai réussi. Sans doute parce qu’ils me fascinent par leurs contrastes. Ces durs à cuir peuvent se cotiser pour soigner un perroquet Gris du Gabon, pleurer pour lui, comme je le raconte. Une histoire authentique.

Et Bilal, avez-vous bossé avec lui?

Dans une société aussi procédurière, j’étais obligée de lui demander son accord. Mais plus que cet aspect légal, je sentais une nécessité viscérale. Il fallait que je le rencontre, lui cet artiste que j’admire profondément, pour lui soutirer son potentiel romanesque. Il a adoubé ma démarche. Grâce à un ami, Eric Leroy, directeur d’Artcurial qui a beaucoup milité pour la reconnaissance de la bande dessinée comme œuvre d’art à part entière, j’ai pu observer l’antre de l’artiste. Là, dans ce terrain miné par les victoires et les échecs, je l’ai vu au travail, il peignait alors de grandes toiles. Un choc! Je vous jure, quand vous rentrez chez vous, l’écriture coule alors avec une force volcanique.

D’où cette sensualité folle qui jaillit d’une naïade dansant avec les esturgeons, ou de cette séquence dans un cockpit d’hélicoptère?

Le flic qui possède une bulle d’hélicoptère chez lui, c’est une anecdote tout à fait vraie: il s’agit d’un garçon de la brigade antigang. Et qui procure un incroyable sens de l’évasion! Ça m’a conduit à cette symbolique d’une scène d’amour libératrice inédite. J’aime bien secouer le réel, voir ce qu’il en tombe. Quant aux esturgeons… c’était une inattendue érotisation au vu des circonstances, non? (ndlr. Le caïd séduit sa belle avec un banquet d’invraisemblables délicatesses, face à un aquarium, la suite dans Haute voltige). Ça contenait un mystère fusionnant l’onirisme de Lynch et Fellini, les plaisirs charnels interdits à la Huysmans qui dérivaient de ce festin délicat. J’aime mettre la main à la pâte, malaxer la pâte des mots, la mettre en bouche.

Jusqu’à la violence gore aussi.

Du rêve à l’atrocité, je déplie l’éventail entier. Je déteste le borné qui frustre par la restriction.

Et vous écrivez des romans fleuves de 500 pages. Paradoxe, ne dites-vous pas qu’un homme peut se résumer en trois ou quatre phrases?

Ah, c’est l’un de ces chers aphorismes dont j’aime tant le style. J’en laisse moi aussi traîner dans mon écriture. Comme des vers de poésie aussi. Au-delà de ces maniérismes, il me semble en effet que chaque vie est tenue par une poignée de fils directeurs. Comme des esquisses de l’être tout entier, des lignes qui lui donnent sa dynamique. Chez moi, elles seraient curiosité, désir, sensualité, ténacité.

La ténacité se matérialise-t-elle par votre énorme souci de précision?

Sans doute. Derrière chaque détail, il y a des rencontres. Vous remarquez par exemple que j’ai soigné les armes, le Sig Sauer à la fiabilité suisse. Ou que je donne le déroulé complet de la partie d’échecs à la fin du livre, mouvement par mouvement. J’ai rencontré un maître de l’échiquier pour l’établir. Je me suis aussi entraînée sur un ring de boxe pour capter l’esprit des opposants. J’écris avec les poings mais pas seulement… je veux croire à un rapport céleste, comme cette sensation qui naît à la contemplation des vitraux des cathédrales.

(TDG)

Créé: 19.03.2017, 10h04

Festival

13e Quais du polar

Ingrid Astier, comme une centaine de ses collègues en roman noir, assistera aux 13es Quais du Polar. A Lyon, le festival se singularise par la proximité créée entre les auteurs et le public, et pas seulement au Palais de la Bourse, «ruche» des signatures durant tout le week-end. Voir ainsi plus de 50 conférences, 40 événements en échos à la littérature policière, expos, projections, etc. et un thème majeur cette année, «L’Europe d’Est en Ouest».
www.quaisdupolar.com

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