«Iphigénie en Tauride», un tragique savamment dosé

OpéraL’œuvre de Gluck retrouve le Grand Théâtre en concentrant modernité et classicisme. Une réussite.

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Avec Iphigénie en Tauride, la saison du Grand Théâtre fait un saut dans le sanglant et bascule du côté de la malédiction. Celle, brutale, qui traverse l’histoire des Atrides, lignée athénienne captive de la volonté de dieux colériques. Avec cette tragédie que Christoph Willibald Gluck a puisée dans les vers d’Euripide, le lyrique rejoint ainsi l’univers impitoyable d’une famille traversée par l’instinct féroce et par la barbarie, l’accession au pouvoir étant la trame qui justifie les faits les plus cruels. Œuvre trop rarement représentée, elle a enfin retrouvé les planches de la maison genevoise après plusieurs décennies d’absence, dans une nouvelle production qui – il faut le dire d’entrée – se distingue tout particulièrement dans l’offre de cette première partie de saison.

Des marionnettes en miroir

Que retient-on après deux heures de spectacle? Un équilibre très judicieux dans son approche globale, tout d’abord. Placée sur une ligne médiane idéale, la mise en scène de Lukas Hemleb campe la dramaturgie dans un univers nourri à la fois de modernité et de classicisme. Ce qui offre aux spectateurs quelques télescopages intrigants et inattendus. Ainsi, à l’austérité des décors signés par Alexander Polzin font écho des costumes (Andrea Schmidt-Futterer) aux touches extrême-orientales et des masques qui rappellent la tradition Nô. Au théâtre antique imposant et à la scène absolument dépouillée (au troisième acte) font écho des mouvements chorégraphiques du chœur et des personnages qui saisissent et donnent une belle épaisseur à l’action. Plus en détail, on retient surtout un trait distinctif, qui apporte à lui seul une signature forte à cette production: l’emploi de marionnettes grandeur nature, à prise directe, qui peuplent la scène tels des spectres. Ce dispositif n’est certes pas une nouveauté dans le monde lyrique. Mais il dépasse ici la dimension décorative en ce qu’il prolonge et complexifie les tiraillements et les affres dans lesquels sont plongés les protagonistes. On est alors tenté de voir, dans ces doublures des personnages, autant de miroirs qui réfléchissent et distordent le ressenti des âmes. Par cette trouvaille très présente dans la première partie du spectacle et plus discrètes dans la seconde, Lukas Hemleb densifie la portée du drame sans verser dans le surjeu. Le théâtre aurait-il pris le dessus, dans la bataille qui l’oppose à la musique? On est tenté de dire oui.

Il y a là, dans la sobriété des incarnations, dans le refus du ton démonstratif, un dernier point fort qui marque cette Iphigénie en Tauride. Et pour en prendre la mesure, il faut se tourner spécialement vers Anna Caterina Antonacci, dont l’aura indiscutable de tragédienne apparaît ici atténuée, en filigrane dans le rôle-titre, ce qui ne tarit pas pour autant une expression vocale très convaincante (avec un «Ô malheureuse Iphigénie» à couper le souffle). Il en va presque de même pour Oreste, un Bruno Taddia plein d’entrain. Et pour Pylade, un Steve Davislim aux modulations expressives plus riches. On sera plus réservé, cependant, sur la prestation d’Alexey Tikhomirov, un Thoas sans grande finesse.

Orchestre soyeux

Malgré quelques décalages avec la fosse, le Chœur du Grand Théâtre relève avec assurance les nombreux défis qu’offre la partition. Et du côté orchestral, enfin, il faut saluer le travail accompli par le chef Hartmut Haenchen. Sous sa direction et en quelques répétitions, l’Orchestre de la Suisse romande parvient à atteindre de belles nuances, ainsi que des sonorités rondes et soyeuses. La musique de Gluck, qui atteint ici des sommets, est honorée à sa juste hauteur.

«Iphigénie en Tauride», Christoph Willibald Gluck. Grand Théâtre, ce soir, lu 2 et me 4 fév. à 19 h 30. Rens. www.geneveopera.ch (TDG)

Créé: 30.01.2015, 22h35

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