Ionesco magnifié par trois pantins et quatre baladins

SpectacleEn mêlant comédiens et marionnettes sur la scène de l’Alchimic, Cyril Kaiser sublime le théâtre de l’absurde. Courez-y!

Vincent Babel se dédouble en M. et Mme Smith, Nicole Bachmann en époux Martin, et Blaise Granget fait le pompier.

Vincent Babel se dédouble en M. et Mme Smith, Nicole Bachmann en époux Martin, et Blaise Granget fait le pompier. Image: OSCAR BERNAL

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Couleurs criardes, maquillage outrancier, poupées extravagantes: on est dans le toc le plus assumé. Et pourtant, la plume d’Eugène Ionesco, le brio de Cyril Kaiser, la créativité plastique de Christophe Kiss et l’expertise d’un quatuor de comédiens-manipulateurs se liguent pour révéler une vérité qui, septante ans après, redonne du sens au théâtre de l’absurde.

En 1950, «La Cantatrice chauve» détournait au plateau les principes du surréalisme pour mieux détourer, au lendemain des horreurs de la guerre, des conventions bourgeoises devenues mortifères. Petite bombe des planches, elle n’épargnait rien: ni la langue qui y tourne à vide, ni les personnages qui y tournent en rond, ni les codes dramatiques qui y tournent court à force d’artifice.

Le salon londonien des Smith, où se déroule l’inaction d’une visite des Martin, se fait ainsi le décor d’un non-sens condamné à se perpétuer en boucle, d’anecdotes en futilités, de minauderies en frustrations. L’incendie salutaire que personnifient la bonne, Marie, et le capitaine des pompiers, son amoureux, se verra vite éteint par les lances de la bienséance.

Heureuse initiative que celle du metteur en scène genevois Cyril Kaiser de venir semer son grain de sel sur ces décombres plantés par Ionesco. Fort du succès remporté par son dernier spectacle, «L’Ours», il applique à l’auteur roumano-français le même traitement qu’il avait réservé à Tchekhov: distribuer les répliques entre des comédiens et des marionnettes de taille humaine considérés comme égaux.

La trouvaille dépasse de loin l’astuce formelle. Quand Vincent Babel, à la manière d’un ventriloque, donne vie à la fleur bleue Ms Smith qu’il tient de la main droite en même temps qu’il incarne son languissant mari, l’illusion opère en plein. Quand Nicole Bachmann manie le libidineux Mr Martin tout en interprétant sa femme lascive, le mirage est troublant. Quand, enfin, la circassienne Vanessa Battistini fait la soubrette en chair et en os, déclarant sa flamme au pompier de chiffon que manœuvre Blaise Granget, leur désir remonte les gradins comme il le ferait une échine. La danse de l’authentique et du feint érotise la salle: «prenez un cercle, caressez-le, il devient vicieux».

L’irrésistible ardeur du spectateur à croire au faux-semblant n’a d’égale que l’infaillible maîtrise de l’artiste à réaliser le trompe-l’œil. L’absurdité ne résiderait-elle pas précisément dans ce pacte que ratifient soir après soir, défiant tout sens commun, publics et créateurs? Cette alliance ne recouvre-t-elle pas la mission essentielle et atemporelle du théâtre? Voilà que, par la pure grâce de la contrefaçon, Kaiser vient à l’Alchimic magnifier Ionesco.

«La Cantatrice chauve» Théâtre Alchimic, jusqu’au 16 déc., 022 301 68 38, www.alchimic.ch (TDG)

Créé: 03.12.2018, 18h16

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