Lorsque l’image morcelle le monde

PhotographieRéalisés avec une webcam, les panoramas photographiques de Jules Spinatsch questionnent les systèmes de surveillance.

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Un cliché du Stade de Suisse, à Bern-Wankdorf, s’étale sur plus de trois mètres de long au premier étage du Commun, rue des Bains. Les gradins bondés et l’éclat des projecteurs signalent un soir de match – le 8 octobre 2005, les Helvètes affrontent les Français pour une qualification à la Coupe du monde. À première vue, cette photo réalisée par le Grison Jules Spinatsch ne présente rien de particulier, hormis une perspective curviligne due à son très grand angle et une notable pixélisation. Mais d’étranges aberrations sautent à l’œil lorsqu’on s’approche. Les joueurs sont parfois tronqués et les deux écrans géants n’indiquent pas le même score à gauche (0 à 0, 14e minute) qu’à droite (0 à 1, 71e minute).

La raison de ces anomalies? Il ne s’agit pas d’une seule image, mais de milliers d’instantanés (3003 au total) saisis par une webcam semi-automatique. Organisés chronologiquement, ils forment un vaste panorama, respectant l’unité de lieu mais fragmentés temporellement: il est 20 h 20 dans le coin supérieur gauche et 23 h 05 en bas à droite.

Entre 2003 et 2016, Jules Spinatsch use d’une technique étonnante pour créer ces mosaïques où s’invite le hasard. Installée en un lieu donné, en hauteur, la caméra est programmée pour enregistrer des clichés à intervalles déterminés, en quadrillant une zone précise.

Rater l’essentiel

«Ce système permet donc de contrôler l’espace, mais pas le temps, soit le déroulement des événements devant l’objectif», explique Joerg Bader, directeur du Centre de la photographie de Genève (CPG) et curateur de «Semiautomatic photography 2003-2020», la rétrospective que l’institution consacre au photographe né à Davos en 1964. Empruntant les voies toujours plus courues de la surveillance automatisée, l’artiste prouve ainsi qu’à vouloir tout contrôler, on rate parfois l’essentiel. Par exemple, aucun ballon n’est jamais visible sur la pelouse du Stade de Suisse.

C’est dans la ville qui l’a vu naître que Jules Spinatsch met au point ce procédé novateur, au moment du Forum économique mondial de 2003: «Un tournant dans l’histoire de la photographie documentaire critique», selon Joerg Bader. L’accrochage montre plusieurs de ces panoramas grisons, intitulés «Temporary Discomfort». Sur l’un d’eux, long de dix mètres, un événement attendu qui n’advient jamais fait s’entrechoquer le comique et l’absurde. Réglé pour capter un défilé d’altermondialistes, l’appareil ne photographie qu’une bourgade paisible sous la neige, un unique porteur de pancarte et force policiers aussi lourdement équipés que parfaitement inutiles: les manifestants ont été retardés par les black blocks.

Le photographe autodidacte, qui enseigna un temps à la HEAD et eut les honneurs du MoMA (Musée d’art moderne de New York) en 2006, aime à planter son objectif dans les lieux de pouvoir et de spectacle, qu’il s’agisse de la Bourse de Frankfort, du Conseil municipal de Toulouse, d’une rave party ou de la plus grande prison du Bade-Wurtemberg (Allemagne), construite selon le principe du panoptique. En fragmentant ces sites par l’image, sa vision en déconstruit aussi la puissance, mettant au passage en évidence qu’une société ultracontrôlante assujettit l’homme dans toutes les sphères de sa vie.

La démonstration trouve sans doute son aboutissement dans «Vienna MMIX», un patchwork photographique de 10 008 images immortalisant 7000 personnes lors du bal de l’Opéra de Vienne en 2009. Présentée pour la première fois dans une structure en spirale, la pièce s’avère vertigineuse. Car chaque tirage, pris séparément, raconte à lui seul un petit bout de comédie humaine: les personnages, aux balcons, scrutent – ou photographient! – les danseurs en contrebas, qui lorgnent à leur tour vers le haut, plongeant celui qui les observe dans un gouffre réflexif.

Fragments d’archives

Afin de souligner cette mise en abyme, Jules Spinatsch a d’ailleurs choisi d’extraire de ses panoramas un certain nombre de clichés pour les afficher individuellement ou les présenter sur des écrans vidéo, comme des fragments d’archives. Il s’est aussi auto-infligé son procédé, offrant l’intérieur de son atelier zurichois à l’œil inquisiteur d’une caméra semi-automatique. Comme si la surveillance trouvait son paroxysme lorsqu’elle était exercée par l’individu sur lui-même.

Semiautomatic photography 2003-2020 Jusqu’au 2 février au CPG. Le 19 janvier à 12 h 30, brunch en présence de l’artiste. www.centrephotogeneve.ch (TDG)

Créé: 11.01.2019, 18h16

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