L'illusion du monde selon John Isaacs

Art contemporainLa galerie Artvera’s offre à l’artiste britannique sa première exposition personnelle à Genève.

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Voluptueusement allongé sur une caisse en bois, un corps de femme accueille le visiteur. À l’instar d’une statue antique blessée par le temps, il lui manque la tête et les membres. Ses formes girondes sont tatouées d’une carte du monde: l’Extrême-Orient a colonisé son flanc de céramique jusqu’au sein et les méandres du fleuve Amazone courent tels des vergetures sur sa hanche. De cette sculpture de John Isaacs émane tant une sensualité nourricière qu’une grande fragilité: en souffrance, la Terre mère se fissure. L’œuvre est à voir à la galerie Artvera’s, qui présente la première exposition personnelle de l’artiste britannique à Genève.

Né en 1968, John Isaacs s’inscrit dans de la lignée des Young British Artists, ces plasticiens, dont Damien Hirst, révélés dans les années 1990. Il explore bon nombre de médiums, de l’installation au néon, en passant par la photo, le tissu et la toile. Souvent réalisés en cire à la manière des écorchés du XVIIesiècle, ses travaux les plus connus convoquent l’anatomie humaine dans ce qu’elle a de plus viscéral.

La galerie en montre un troublant modèle. Posé sur une palette de bois, un cube volumineux figure un amas de chairs et d’entrailles. Entre nausée et fascination, on distingue dans la cire un estomac, des circonvolutions intestinales et beaucoup de graisse dégoulinante. Sur le dessus de ce dé organique qu’on dirait de lard, une bouche d’égout, où iront sans doute s’écouler tous les excès de la société contemporaine.

Plus loin, une autre pièce renvoie au corps humain sur un mode plus facétieux. Façonné en terre et en ciment, un nez surdimensionné est accroché au mur. D’une de ses narines pend un grand mouchoir de soie sur lequel est imprimée une page de l’«International New York Times». Comme souvent chez John Isaacs, l’interprétation est laissée au spectateur. D'abord, l’emploi inattendu et contrasté des matières – luxueuses pour le journal, brutes pour l’appendice – interroge sur la hiérarchie à établir entre l’homme et l’information; difficile, ensuite, de déterminer si les nouvelles sont aspirées ou recrachées par ce blaze à la Cyrano, ou s’il s’en tamponne résolument.

Paradoxes et contrastes traversent le corpus de l’artiste anglais. Ses compositions de tissu, par exemple, ont quelque chose du bonbon double effet. D’emblée, elles semblent gaies et acidulées, avant qu’un détail ne révèle une vérité plus cruelle. À l’image de «The Architecture of Empathy», un haut totem érigé en hommage aux migrants et garni d’un patchwork coloré, au sommet duquel une veste a été abandonnée. John Isaacs paraît moins à l’aise quand il s’exprime en deux dimensions, à l’exception notable d’une photo très intime intitulée «A Perfect Soul», qui met en scène sa fille et sa femme. La première tient la seconde, nue et réduite en miniature, au creux de ses mains, et la contemple comme un être rare et fragile. Dans un renversement des rôles frappant, l’enfant d’une dizaine d’années prend soin de sa mère avec une tendresse totale. Voilà, peut-être, qui dit l’importance et la variabilité des liens entre les générations.

«This Is the Place» Jusqu’au 8 fév. chez Artvera’s. www.artveras.ch

Créé: 13.01.2020, 19h53

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