Hreinn Friðfinnsson mue l’épure en miracle

Art contemporainLe Centre d’art contemporain de Genève offre au discret artiste islandais sa première rétrospective.

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Hreinn Friðfinnsson a vu le jour dans un paysage du presque rien. Une terre au bout du monde, à la fois nue et majestueuse, sur laquelle l’imagination des hommes a fait pousser elfes et sortilèges. Cette nature âpre et grandiose, champ de phénomènes naturels singuliers, propices à l’éclosion de mythes, irrigue tout le travail de cet artiste né en 1943 dans une ferme à Baer Dölum, dans le nord-ouest de l’Islande. Sous le titre de «To catch a fish with a song: 1964-today», le Centre d’art contemporain de Genève (CAC) présente sur deux étages la première rétrospective consacrée à cet auteur majeur mais méconnu. «Il a anticipé beaucoup de choses mais sa timidité l’a fait mener une carrière discrète», souligne Andrea Bellini, directeur du CAC.

Le timonier de l’institution de la rue des Vieux-Grenadiers voit cette exposition – proposée avec la complicité du KW Institute for Contemporary Art de Berlin, où elle sera visible par la suite – comme la fin d’un cycle sur «les personnalités irrégulières», voire inclassables, de l’histoire de l’art contemporain. La série a notamment compté des hommages à Gianni Piacentino, protagoniste de l’Arte Povera mais aussi designer de motos de course, ou au Croate Goran Trbuljak, scrutateur iconoclaste et féroce du statut de l’œuvre, de l’artiste et des musées qui les montrent.

Romantique, magique et animiste

Hreinn Friðfinnsson, quant à lui, grandit au milieu des animaux; les opportunités de plonger dans les mouvements artistiques de son époque ne sont pas immédiates. «Le seul tableau qu’il dit avoir vu petit était accroché dans l’église de son village», raconte Andrea Bellini. Après des études d’art à Reykjavik, il se rend à Londres en 1963, où il découvre les artistes conceptuels.

S’il emprunte à leurs pratiques, il leur insuffle une dimension poétique, romantique, quasi magique. «On pourrait presque le qualifier d’artiste animiste, poursuit le curateur. Et il accorde dès ses débuts une grande place à la narration.» Il ancre son travail dans la dématérialisation de l’art, sans adopter toutefois de posture critique envers lui: la création d’une œuvre lui importe davantage qu’un protocole pour l’interpréter. En plus d’un demi-siècle, l’Islandais a construit un propos cohérent, qui prend forme dans des médiums remarquablement variés: beaucoup de photographies, mais aussi du dessin, de la vidéo, des installations, du texte ou des objets usuels détournés.

Ce qui frappe avant tout, c’est la grande économie de moyens et de gestes dont fait preuve Friðfinnsson. De sobres fragments géométriques de grillage destiné à enclore les poules lui servent, par exemple, à installer au mur un «Palace», sous forme de pyramide: la pièce, formellement très délicate, suscite aussi le sourire, en associant les poulets au palais – un humour aérien, d’une tempérance protestante, traverse d’ailleurs souvent son univers. Plus loin, une vidéo hypnotique montre la main de l’artiste déroulant l’une après l’autre des bobines de fils bleu, jaune et rouge, lesquels dessinent sur fond blanc de gracieuses arabesques, en un mouvement aussi modeste que souverain. Les trois couleurs primaires, chères à Mondrian, se rencontrent dans plusieurs autres pièces exposées.

Autre obsession récurrente: la dualité et l’inversion, qui se matérialisent dans la confrontation du passé et du présent, de l’intérieur et de l’extérieur, du rêve et de la réalité ainsi que dans un usage fréquent du miroir. Comme dans «Attending», un duo de clichés sur lesquels une main tend tour à tour une glace à la terre et au ciel, invitant là un ovale de gazon dans les nuages et creusant ici un puits d’azur dans la pelouse.

Maison retournée comme un gant

Le vaste projet «House», commencé en 1974, développé en quatre volets et documenté par la photographie, atteste aussi du renversement. Puisant l’idée dans un roman, Hreinn Friðfinnsson édifie une maisonnette en bois au fond d’un cratère islandais, mais en la retournant comme un gant: papier peint, tableaux et rideaux agrémentent les parois extérieures de la cabane. Trente ans plus tard, en France, une deuxième édition remet la bicoque à l’endroit. Elle abrite désormais une météorite, évocation de son environnement originel. Il ne reste, dans les troisièmes et ultime versions, qu’une idée de maison, soit son ossature en acier.

L’artiste, établi à Amsterdam depuis plus de quarante ans, ouvre sans cesse des fenêtres sur le monde, à travers lesquelles le spectateur est invité à jeter un œil, physiquement ou métaphoriquement. Un héritage, sans doute, des longues heures qu’on passe derrière le carreau lorsque les landes du Nord sont battues par la tempête. Parfois, il convie à contempler à travers l’objectif une mélancolique campagne rendue vaporeuse par la pluie, comme dans «First window (hommage à Marcel Duchamp)».

Ailleurs, il faut littéralement plonger le regard au fond d’un carton pour découvrir une image de la lune, la parfaite spirale d’une ammonite fossile ou la vision kaléidoscopique de soi-même. Parce que le sujet qui regarde les choses compte autant que les choses qu’il regarde. Hreinn Friðfinnsson en fait la joyeuse démonstration avec «Thunder and lighting»: sur une plaque de verre placée à au moins 3 mètres du sol repose une mouche de pêche. En levant la tête, le visiteur s’oblige à adopter le point de vue… d’un poisson.

Hreinn Friðfinnsson «To catch a fish with a song: 1964-today» Jusqu’au 25 août au Centre d’art contemporain. centre.ch (TDG)

Créé: 24.05.2019, 18h53

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