Hommage aux bâtisseurs de l’ombre

DécryptageAu Commun, une magnifique exposition rend hommage aux saisonniers et aux saisonnières.

Image: Émilie Gleason, Jeanne Gillard et Nicolas Rivet

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En 1931, la Suisse crée le statut de saisonnier. Permettant à la fois de contrôler l’immigration et de disposer de la main-d’œuvre nécessaire à certains secteurs économiques, cet outil législatif a occasionné de nombreux abus, avant d’être aboli en 2002, suite à l’entrée en vigueur des accords bilatéraux avec l’Union européenne. Ces travailleuses et travailleurs ont largement concouru à la prospérité du pays, alors même qu’il leur réservait des conditions d’existence iniques. Afin de mettre en lumière ces destins restés dans l’ombre de l’histoire helvétique, la Ville de Genève, les Archives contestataires, le Collège du travail et le collectif d’artistes Rosa Brux organisent une magnifique exposition au Commun du Bâtiment d’art contemporain.

S'établir dans l'invisibilité

À travers d’abondants témoignages, cette proposition sous forme d’hommage plonge dans la mémoire vibrante et déchirée de ces femmes et hommes qui se sont arrachés à leur famille et à leur terre pour s’établir dans l’invisibilité. Au gré d’un fil chronologique, l’accrochage mêle documents historiques et personnels (coupures de presse, affiches, lettres), œuvres textuelles, visuelles (photos de Jean Mohr et d’Interphoto, notamment) et interventions artistiques.

C’est au nombre de ces dernières que compte «Qui a construit Thèbes aux sept portes?», une sérigraphie conçue par Émile Gleason, Jeanne Gillard et Nicolas Rivet. On doit cette interrogation à Bertolt Brecht, qui évoque dans son poème «Questions que se pose un ouvrier qui lit» l’oubli par l’histoire de ses acteurs anonymes. «Les saisonniers ont construit Genève, souligne Jeanne Gillard, membre, avec Nicolas Rivet, de Rosa Brux. Surtout entre la fin des années 50 et la fin des années 70, où il y avait les plus grands contingents. Avec cette cartographie, on a souhaité faire connaître leur contribution majeure pour le canton.» Le duo a effectué une minutieuse recherche, auprès de l’Office du patrimoine et des sites, entre autres, afin d’établir un plan précis des bâtiments érigés par ces ouvriers. Il a ensuite confié à l’illustratrice Émilie Gleason le soin de le dessiner. Tirée par l’atelier Drozophile, la sérigraphie se veut aussi un objet symbolique, que le visiteur de l’exposition peut acheter à prix libre: un geste essentiel à la diffusion de cette réalité encore vastement occultée.

«Nous saisonniers, saisonnières… Genève 1931-2019» Jusqu’au 24 novembre 2019, Le Commun, rue des Bains 28. rosabrux.org

Créé: 07.11.2019, 16h45

Souterrain

Venus essentiellement d’Italie, d’Espagne, puis du Portugal et de l’ex-Yougoslavie, des centaines de milliers de travailleurs ont participé à la construction de Genève, érigeant des immeubles en surface mais creusant aussi en sous-sol, pour les canalisations, par exemple. Ce labeur souterrain est figuré par un labyrinthe blanc sur fond rouge. Il est à noter que ces manœuvres, hommes et femmes, étaient aussi très présents dans l’agriculture et l’hôtellerie-restauration.

Exactitude

Gaîté du trait ne signifie en aucun cas imprécision historique. Pour son travail d’illustration, Émilie Gleason s’est appuyée sur des photographies d’époque. On voit ici que le fameux «Cube» de la rue de la Corraterie qui, dans sa version rénovée de 2008, héberge aujourd’hui la banque Safra Sarasin, est représenté tel qu’il était lorsqu’il abritait son premier occupant, la Caisse d’Épargne.

International

Saisonniers et saisonnières ont œuvré à l’édification de bâtiments utiles à tous les usages et toutes les couches sociales. Grâce à eux, Genève a pu faire pousser ses cités satellites, comme celle du Lignon ou de la Jonction, mais aussi ses grands hôtels – Warwick ou Intercontinental. Sans oublier son quartier international: sans cette main-d’œuvre, point de Centre international de conférences (CICG), de Bureau international du travail (BIT) ni d’Union internationale des communications (UIT).

Humour

La dessinatrice a insufflé beaucoup d’humour à la cartographie. Des oiseaux folâtrent dans le ciel, un crabe minuscule s’est perdu vers les Eaux-Vives, un diplodocus erre vers l’église Notre-Dame et de petits personnages rigolards paradent sur la jetée du Jet d’eau. Un geste simple et décalé pour servir un propos fondamental.

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