Dire tout haut ce que les gueux pensent tout bas

ThéâtreAu Grütli, Jérôme Richer répond à une commande de la section genevoise de la Ligue suisse des droits de l’homme par «Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer».

Fanny Brunet, Baptiste Morisod, Aude Bourrier, Camille Figuereo et Cédric Simon crèvent tous le plateau du Grütli en «inventant» l’identité de ces pauvres qui «existent» bel et bien, même à Genève, où Jérôme Richer mène l’enquête.

Fanny Brunet, Baptiste Morisod, Aude Bourrier, Camille Figuereo et Cédric Simon crèvent tous le plateau du Grütli en «inventant» l’identité de ces pauvres qui «existent» bel et bien, même à Genève, où Jérôme Richer mène l’enquête. Image: DOROTHÉE THÉBERT FILLIGER

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Une mer de vêtements usagés recouvre le sol. Une heure et demie plus tard, c’est une montagne de guenilles qui s’y dressera. Pour figurer les démunis du bout du lac – en plus de ceux que comptent la distribution et le public de «Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer» – une multitude bariolée de nippes à terre. Sur la paille. Sur le carreau. Dans la dèche. Un tas de rebuts piétinés, duquel s’extirpent cinq actrices et acteurs rien moins que surdoués. Des intermittents du spectacle, des travailleurs de la scène qu’une tragicomédie amène, le temps de sa représentation, à endosser l’éclairage aussi bien que la scénographie.

Richer au secours du pauvre

La partition toute grinçante qu’ils jouent si prestement répond à une commande. Celle qu’a passée la section genevoise de la Ligue suisse des droits de l’homme (LSDH) à l’auteur et metteur en scène du cru, Jérôme Richer, dans le cadre des célébrations de son 90e anniversaire. À cette vénérable occasion, Cathy Day, présidente du comité, a voulu, en collaboration avec plusieurs institutions et associations genevoises, «porter un regard critique sur l’accès aux droits sociaux» en Suisse comme à l’échelle du canton. Autrement dit, exprimer son inquiétude devant «des exigences parfois abusives imposées aux ayants droit». Pour le versant artistique de la discussion ainsi lancée, elle a trouvé en Jérôme Richer, ancien étudiant en droit, depuis toujours attentif aux fractures sociales, un porte-voix… dérangeant.

Le créateur délaisse donc le projet qu’il caressait sur la question du travail pour adopter, à rebrousse-poil, celui de la misère à laquelle mène son absence. Il dépouille d’abord une pléthorique documentation fournie par la LSDH, constituée surtout de cas particuliers et de témoignages recueillis sur le vif. Il les complète d’improvisations réalisées selon les méthodes de travail de sa Compagnie des Ombres. Et il aboutit à un texte sans tabou ni manichéisme, qui mêle narration, dialogues, adresses au public et commentaires partiaux.

Fanny (Brunet), Baptiste (Morisod), Aude (Bourrier), Camille (Figuereo) et Cédric (Simon) se partagent, en plus des leurs, les rôles d’Antoine, Antonella, Anton, Antonio, Antoinette et Antonia. Les déclinaisons du prénom commun balaient toute la typologie de la pauvreté autochtone, depuis le jeune en échec scolaire jusqu’à la victime d’un accident de travail, en passant par les mères adolescentes, les artistes, les immigrés, les sans-emploi de plus de 50 ans, les dépressifs, les bénéficiaires de l’AI, les petits retraités ou les burn-outés.

D’un tableau à l’autre, la troupe enchaîne exhaustivement les situations emblématiques – travail à la chaîne, agression dans la rue, rendez-vous chez la conseillère du chômage, ou participation à un télé-crochet doté d’un potentiel million. Régulièrement, faisant preuve d’un aplomb admirable, les comédiens confrontent les spectateurs avec des énoncés osés: «Il y a combien de chômeurs parmi vous?» «Vous savez maquiller une carte de chômeur en carte d’étudiant?» «Vous pensez que les chômeurs sont des branleurs?» ou encore: «Qu’est-ce qui d’après vous creuse le plus le manque à gagner de l’État, la fraude fiscale ou l’aide sociale?»

La franchise, atout et limite

La salve n’épargne ni l’actuel directeur de l’Office cantonal de l’emploi, ni tel article de presse déplorant la présence des mendiants sur les trottoirs, ni le cynisme télévisuel, ni celui des banques. Chacun en prend pour son grade, hors d’une alliance qui liguerait la scène et la salle contre le reste du monde. D’où cette inquiétude qui gagne peu à peu les sympathisants: en proclamant tout haut ce que les gueux pensent tout bas, est-on sûr, au bout du compte, de servir leur cause au mieux? Le franc-parler décape, mais ne triomphe pas toujours…

«Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer» Théâtre du Grütli, salle du haut, jusqu’au 26 jan. à 19 h 30, Carte blanche à la LSDH le 26, 022 888 44 88, www.grutli.ch (TDG)

Créé: 15.01.2019, 21h07

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