Guillaume Béguin rêve à l’humain devenu robot

ThéâtreLe Théâtre Saint-Gervais invite le «Titre à jamais provisoire» tout juste créé à Vidy. Troublant.

Une femme androïde (Lou Chrétien-Février) tombe amoureuse d’un homo sapiens (Matteo Zimmermann).

Une femme androïde (Lou Chrétien-Février) tombe amoureuse d’un homo sapiens (Matteo Zimmermann). Image: Julie Masson

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Antispéciste avant l’heure, le Chaux-de-Fonnier Guillaume Béguin observe l’homme dans son animalité. Dans «Le Baiser et la morsure» (2013), il s’arrêtait non sans une certaine nostalgie sur le moment où le grand singe faisait l’acquisition de la parole. Peu après, son «Théâtre sauvage» (2015) retournait à l’avènement du rituel collectif, antérieur à celui de la civilisation même. Avec «Titre à jamais provisoire», le metteur en scène poursuit sa réflexion en se projetant cette fois dans l’avenir.

Au croisement, donc, de l’immémorial et du futur, mais aussi de l’art plastique et de la performance, se joue le drame de cette automate carburant aux algorithmes. Sa peau, nous dit-on, est «le lieu de conjonction du réel et du virtuel». Une vraie comédienne, en somme, capable de singer ses modèles entre deux réinitialisations.

Malheureuse, la répliquante. Car incapable d’expérience vécue de l’intérieur. Inapte au rêve qui lui permette aussi bien de façonner que d’être façonnée. Alors ses tribulations la mènent à ce projet fou: implanter un utérus biologique dans son corps de poupée métallique, dans l’espoir un jour d’enfanter. L’expérimentation échoue évidemment, sa condition d’avatar la condamnant à la stérilité. L’androïde qui voudrait redevenir chasseresse cueilleuse n’a plus qu’à tenter d’atteindre le cœur de la forêt en compagnie de cet homo sapiens qui a rompu avec son origine de bête sauvage. Au plus, leur nature profonde continuera de leur commander ici ou là, ainsi qu’au gynécologue et aux autres personnages masqués ou non, de plonger soudain la tête dans un pot de fougères. Pour le reste, nous appartenons bel et bien désormais à une race dénaturée.

Accompagné d’un subtil grésil électronique, le spectacle ne s’éprouve pas comme provisoire, contrairement à son titre. Fruit d’une recherche qu’on mesure longue et savante, il paraît remarquablement abouti sur le plan poétique, visuel, et plus encore conceptuel – entre autres pour répliquer à son tour le dispositif théâtral en son sein.

En revanche, on peut s’impatienter par moments d’une dispersion du côté des dialogues, qui entraîne tantôt la confusion, tantôt la lourdeur d’une parole louvoyant entre non-sens et conservatisme. Qu’à cela ne tienne, Guillaume Béguin nous invite au spectacle «d’après l’ultime métamorphose, celle qui aurait fait de nous des machines, des clones synthétiques de nous-mêmes, des robots enfermés dans un éternel présent». On peut bien lui trouver des longueurs ou des inconséquences, l’essentiel étant qu’on parvienne à y rêver. Or c’est le cas, tant et si bien qu’on y fantasmerait presque ce vers de René Char: «Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux»…


«Titre à jamais provisoire» Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 18 oct., 022 908 20 00, www.saintgervais.ch

Créé: 15.10.2018, 20h20

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