Grzegorz Rosinski signe son tout dernier Thorgal

InterviewAu moment où paraît le 36e album du plus célèbre viking de la BD, son dessinateur passe la main à un nouvel auteur. Sans renoncer tout à fait à son héros. Explications

Image: LE LOMBARD/CHARLES ROBIN

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Voilà, c’est fini. En librairie depuis vendredi, «Aniel», le 36e album de Thorgal, sera le dernier mis en images par Grzegorz Rosinski. Cocréateur, avec le scénariste Jean Van Hamme, de cette série best-seller vendue à près de 15 millions d’exemplaires, le dessinateur polonais a décidé de transmettre le flambeau à Fred Vignaux. Victime de graves ennuis de santé il y a deux ans, l’auteur, domicilié dans le canton de Berne après avoir longtemps résidé en Valais, a travaillé sereinement sur ce nouvel opus qui voit son héros retrouver son fils cadet après une longue quête. Yann signe le scénario de ce récit ramenant ses personnages en terre viking, au terme d’un voyage périlleux. Animé par le duo Yann-Vignaux, Thorgal va continuer à raison d’un titre par an. «Une histoire, un album», annonce l’éditeur, las des sagas interminables. Rencontré dans la suite d’un grand hôtel genevois, Rosinski approuve, tout sourire. Et raconte le tournant qu’il négocie aujourd’hui dans une carrière déjà bien remplie.

Quelles sont les raisons qui vous poussent à passer la main?
Je vieillis. J’ai 77 ans. Quand j’ai débuté dans le journal «Tintin», il existait cette fameuse formule: «Le journal des jeunes de 7 à 77 ans.» Voilà, j’ai atteint la limite! (rires) Je n’ai aucune intention de quitter ce monde, mais ça peut arriver. Conscient de cela, j’ai envisagé l’avenir et songé à une équipe capable de me succéder. Le tome 37 de Thorgal est en travail. La série parallèle «La jeunesse de Thorgal» se poursuit. Pour ma part, je continuerai à réaliser les couvertures afin de conserver l’unité de la série. Je quitte la bande dessinée, mais pas le monde de l’image. Tant que mes doigts pourront tenir un pinceau ou une plume, je pense continuer.

Vous renoncez à dessiner les futurs albums de Thorgal, mais vous n’abandonnez pas totalement son univers…
Non. J’aimerais le mettre en scène dans des illustrations. Thorgal pourrait me servir de laboratoire pour expérimenter de nouvelles techniques.

Vous avez changé plusieurs fois de manière de dessiner, passant de l’encrage à la couleur directe. Aujourd’hui, les planches de Thorgal apparaissent résolument picturales. Vous cherchez tout le temps à évoluer?
Chaque signe sur le papier nécessite du vécu, de l’émotion. Il n’y en a aucune si je copie mon propre dessin. Une manière de progresser? Je me comparerais à un sportif qui suit une certaine courbe ascendante, obtient les résultats qu’il convoitait et finit inévitablement par régresser. Je me rends compte que je suis arrivé à certains sommets, graphiquement parlant. Et j’observe que c’est de plus en plus difficile de s’y maintenir. C’est normal. Le temps passe.

De son vivant, Hergé avait clairement laissé entendre qu’il ne souhaitait pas que quelqu’un reprenne Tintin. Vous, au contraire, vous souhaitez que votre héros continue…
L’auteur a certes toute latitude de décider de l’avenir, voire de la mort de ses personnages, mais il doit aussi respecter ses lecteurs. Thorgal leur appartient. Je n’ai pas le droit de dire: «Je veux voir disparaître Thorgal.» Je suis conscient de ce que j’ai mis en place et je vais tout faire pour que cela continue.

Quel regard portez-vous sur le travail de Fred Vignaux, votre successeur?
C’est mon éditeur qui m’a suggéré son nom. J’ai regardé attentivement son travail. J’apprécie la nervosité de son style, il y a de l’adrénaline dans son dessin. Thorgal aurait également pu continuer sous la plume de Roman Surzhenko (ndlr: dessinateur des séries parallèles «Louve» et «La jeunesse de Thorgal»). Lui aussi possède un talent fou. C’est un luxe de disposer de deux dessinateurs aussi doués. Il aurait pu y avoir d’autres prétendants, mais tous étaient déjà liés par des contrats en cours.

Le nouvel album, «Aniel», opère la jonction entre la série principale et deux séries parallèles, «Louve» et «Kriss de Valnor». Finalement, toutes ces digressions, c’était une bonne idée?
J’ai pressé l’éditeur dans ce sens. Du temps de Jean Van Hamme, c’était impossible. Il ne voulait pas de séries parallèles, même s’il l’a finalement fait avec «XIII Mystery». J’étais sûr que ça allait marcher. Et effectivement, les tirages ont été conséquents. Je regrette toutefois un peu qu’il n’y ait pas eu de véritable stratégie entre les différentes séries. Il aurait fallu que quelqu’un coordonne le tout. Personnellement, j’avais des idées sur les directions à faire prendre à Thorgal. Mais chaque scénariste avait sa vision d’auteur.

Depuis plusieurs épisodes, la saga de Thorgal devenait de plus en plus touffue. Le propos se faisait plus adulte, plus violent. Ça vous a dérangé?
Oui, bien sûr. Je devenais nerveux parce que je sentais la série m’échapper. Depuis que Van Hamme a renoncé, les scénaristes qui ont repris Thorgal (ndlr: Yves Sente puis Xavier Dorison) ont fait évoluer le propos selon leur personnalité. Mais dans une saga familiale, il y a des éléments que j’avais de la peine à supporter. J’avais envie de revenir à des histoires plus classiques, aux fondamentaux de Thorgal.

Il a été question d’adapter Thorgal au cinéma puis à la télévision. Au début de septembre, Florian Henckel von Donnersmarck, réalisateur de «La vie des autres», a annoncé qu’après dix ans de lutte, il avait enfin acquis les droits de Thorgal. Votre réaction?
J’en ai parlé avec Jean Van Hamme. Il m’a dit que c’était à moi de me prononcer, en accord avec l’éditeur. Je suis flatté qu’un réalisateur oscarisé déclare qu’il s’agit de son rêve d’enfant. Mais vous savez, il y a déjà eu tellement de propositions et d’options prises par des grands producteurs, avec un casting complet à la clé. Thorgal à l’écran, cela fait trente ans qu’on en parle. Et cela ne s’est toujours pas fait…

Votre duo avec Van Hamme, c’est vraiment fini? On murmure qu’il n’est pas impossible que vous refassiez un «one-shot» ensemble…
Ne présumons pas de l’avenir. Tout reste possible. Mais si l’on pense rationnellement, cela me paraît peu probable. Parce qu’on vieillit, tout simplement. Quand je me rendrai compte que je ne peux plus, j’abandonnerai. Je ne voudrais pas gâcher le plaisir du lecteur en devenant décadent.

Thorgal tome 36, «Aniel». Ed. Le Lombard, 48 p. (TDG)

Créé: 23.11.2018, 17h33

Pas de Musée Rosinski en Suisse

Vous avez essayé de monter un Musée Rosinski en Suisse pour déposer vos archives. Cela n’a pas abouti. Pourquoi?

On avait créé une fondation avec la Ville de Delémont. Pierre Kohler, son maire, était le moteur de ce projet. Quand il est parti (ndlr: en 2015), ça n’a pas suivi. Moi, je n’avais ni le temps ni l’énergie pour poursuivre. Dommage. Le bâtiment devait devenir un centre suisse de la bande dessinée, à l’image du Centre belge de la BD, à Bruxelles. J’y aurais eu une exposition permanente.

Et ce musée, il va voir le jour ailleurs?

Oui, à Lódz, la troisième plus grande ville de Pologne. J’ai signé les accords. Émotionnellement, c’est très fort. La Pologne, c’est là que tout a commencé pour moi.

Vous avez tout appris aux Beaux-Arts de Varsovie?

C’est l’une des formations les plus complètes au monde, quand bien même la bande dessinée en était exclue.

Quand Jean Van Hamme vous a proposé le scénario du premier Thorgal, vous n’étiez plus un débutant. Vous avez eu l’impression qu’il s’agissait de la chance de votre vie?

Non, pas du tout. J’étais déjà un illustrateur connu en Pologne, avec de nombreuses commandes. Financièrement, je n’avais aucun problème. Je n’étais pas à la recherche d’un travail. La bande dessinée était une passion d’enfance, mais je ne l’envisageais pas comme un métier.

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