Le Grütli remue la terre des héros romantiques

ThéâtreSensuels et excessifs, «Les Hauts de Hurlevent» revisités par Camille Giacobino rivalisent d’indiscipline avec leur modèle de 1847 né de la plume d’Emily Brontë.

Clémence Mermet est une Catherine inoubliable dans ses amours sauvages et damnés avec Heathcliff (Raphaël Vachoux).

Clémence Mermet est une Catherine inoubliable dans ses amours sauvages et damnés avec Heathcliff (Raphaël Vachoux). Image: ISABELLE MEISTER

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Vous le sentez à plein nez se répandre au sous-sol du Grütli, ce parfum de bruyère célèbre pour embaumer Les Hauts de Hurlevent! Ledit vent vous y fouette les joues, tandis que dans les gradins un goût de larmes, de sang, de pus ou de cendres vous emplit tour à tour la bouche. La seule puissance du roman-fleuve d’Emily Brontë (1818-1848), ajoutée au tempérament indomptable de son adaptatrice Camille Giacobino, suffit à vous transporter outre-Manche et outre-siècle, dans les landes du Yorkshire où gémissent encore les âmes de Catherine et Heathcliff.

Le bâtard et la sauvageonne

Outre l’infranchissable fossé social qui les sépare, leur drame tient au fond à peu de chose. Il aurait fallu que le bâtard, élevé en frère, ne surprenne pas les propos tenus à la confidente par la sauvageonne de bonne famille, sa presque sœur. Ou au contraire qu’il en intercepte davantage, jusqu’à entendre sa bien-aimée conclure son couplet méprisant par l’aveu d’une ardeur réciproque: «Je suis Heathcliff! Il est toujours, toujours dans mon esprit; non comme un plaisir, mais comme mon propre être»… Or, se croyant rejeté, le ténébreux s’enfuit faire fortune en Amérique, laissant Catherine épouser le noble Edgar Linton. A son retour, enrichi et ivre de vengeance, il s’enfoncera dans le malheur, y entraînant deux générations issues du vieil Earnshaw qui l’avait recueilli. Du fond de sa désolation, il ne pourra plus que supplier le fantôme de sa chérie de le hanter à tout jamais.

La metteure en scène genevoise (acclamée notamment pour Macbeth’s Show, Héloïse, Les Aventures de Nathalie Nicole Nicole) prend garde à contourner dans sa transposition les pièges de la littéralité. Son chef-d’œuvre du romantisme anglais, on peut dire qu’elle l’a digéré avant de le porter à la scène. Adresses au public, narration prise en charge par des comédiens à rôles dédoublés, arbres généalogiques récapitulés à la craie, adjonction d’un personnage de touriste contemporaine servant d’émissaire au spectateur voyageur, nombreux sont les truchements qui préviennent la tentation naturaliste. Si bien que Camille Giacobino peut sans crainte donner libre cours à tous les excès sensoriels qu’elle contient comme une lave. Les corps se vautreront dans la fange, se contorsionneront de désir, courront et hurleront sans frein, pour tout aussitôt se prêter à la caricature burlesque.

Actrices en gloire

Sa fougue d’actrice se ressent d’autant mieux qu’elle ne joue pas dans sa création. Elle qui était l’an dernier l’Iphigénie de Didier N’Kebereza ou, précédemment, la Cymbeline de Frédéric Polier se contente d’inspirer l’interprétation de sa troupe. Elle y excelle surtout auprès du casting féminin, comme si le jeu recherché, «ni réaliste, ni psychologique, ni expressionniste, ni conceptuel, mais qui procède par suggestion, par sensation, par aveux involontaires», trouvait plus naturellement à s’exprimer par la chair des filles. La jeune Clémence Mermet explose carrément en Catherine aux longs membres frémissants, aussi débridée que névrosée. Camille Figuereo, déjà repérée chez Hervé Loichemol, Joan Mompart ou Julien George, compose une gouvernante Nelly toute de spontanéité et d’aplomb. Quant à Léonie Keller, dont le chant apporte à la production son souffle lyrique, elle incarne avec grâce deux victimes successives de la dévastatrice passion.

Si l’humour ravageur de Camille Giacobino fait mouche quand elle monte des textes de Marcel Aymé ou Marion Aubert, les imitations d’enfants qu’elle demande à ses comédiens en seconde partie d’un spectacle de 2 heures 40 conviennent moins à la noirceur d’Emily Brontë. Ses Hauts de Hurlevent permettent en revanche à la créatrice de libérer la part violente et tourmentée de son univers, moins exploitée à ce jour.

On suit ainsi depuis une quinzaine d’années le parcours d’une artiste qui militerait pour la cause féministe, sans en adopter le discours ni les potentielles œillères. Seulement en aspirant à pleins poumons, sur le modèle de la Brontë, la complexité, les contradictions et les gouffres du sentiment amoureux. Et d’y inclure, sans pudeur, les soubresauts tant corporels que comportementaux causés par ses mouvements incontrôlés. Du caprice au désespoir, de l’ambition à la jalousie, du défi à l’agonie, cette corrida retourne par paquets la terre de bruyère. Et nos cœurs avec.

Les Hauts de Hurlevent Théâtre du Grütli, jusqu’au 14 mai, 022 888 44 88, www.grutli.ch (TDG)

Créé: 28.04.2017, 19h57

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