Le grand voyage de Toutankhamon à Paris

ExpositionLe trésor découvert dans la tombe du pharaon en 1922 fait l’objet d’une exposition somptueuse à La Villette. Cent cinquante œuvres d’art, dont la moitié n’est jamais sortie d’Égypte, racontent le périple du défunt pour atteindre la vie éternelle.

Il s’agit d’un cercueil canope miniature à l’effigie du roi en or, verre coloré et cornaline. Lors de la momification, les prêtres sortaient les viscères du corps, les embaumaient et les plaçaient dans quatre récipients appelés canopes. Celui-ci était destiné au foie, comme en atteste la mention de la déesse Isis et du génie Amset.

Il s’agit d’un cercueil canope miniature à l’effigie du roi en or, verre coloré et cornaline. Lors de la momification, les prêtres sortaient les viscères du corps, les embaumaient et les plaçaient dans quatre récipients appelés canopes. Celui-ci était destiné au foie, comme en atteste la mention de la déesse Isis et du génie Amset. Image: GEM 470-A & B/TOUTES LES PHOTOS © LABORATORIOROSSO, VITERBO/ITALY

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Douze portes à franchir comme autant d’heures de la nuit, des créatures infernales à dompter, des litanies d’incantations magiques à réciter, voilà ce qui jalonne le voyage dans l’au-delà de Toutankhamon en quête d’éternité. S’il parvient à traverser les ténèbres, comme le fait Ré, le soleil, chaque nuit dans sa barque, le pharaon revivra à jamais.

On suit pas à pas son périple grâce à l’exposition «Toutankhamon, le trésor du pharaon», qui ouvre ses portes aujourd’hui à Paris. Une manifestation événement qui, jusqu’au 15 septembre, permet aux visiteurs de se familiariser avec l’Égypte ancienne, ses dieux, ses croyances et sa représentation de la vie après la mort.

Une odyssée fascinante illustrée par cent cinquante œuvres d’art d’une beauté époustouflante. Toutes ont réellement accompagné le pharaon Toutankhamon dans sa demeure éternelle. Lits, coffres, sandales et parfums ont participé à son bien-être, sur lequel veillaient jalousement des dizaines de serviteurs zélés. Arcs, flèches, trompettes et jeux l’ont distrait. Textes et objets aux pouvoirs magiques l’ont protégé des périls, tout comme l’ont fait les dieux représentés à ses côtés. Ces merveilles l’ont escorté dans son ultime aventure et ont, peut-être, assisté à sa résurrection. C’est en tout cas la profession de foi des Égyptiens de l’Antiquité.

Elle ne quittera plus l’Égypte

Installée dans la Grande Halle de la Villette, l’exposition fera le tour du monde via dix métropoles. Elle présente une collection qui, bientôt, ne quittera plus l’Égypte. Le trésor de Toutankhamon et ses quelque 5300 pièces seront en effet abrités dans le Grand Musée égyptien en voie d’achèvement sur le plateau de Guizeh, à deux pas du sphinx et des pyramides. Son ouverture, à la fin de 2020 si tout se déroule comme prévu, marquera la fin du voyage pour ces objets découverts en 1922 par l’égyptologue britannique Howard Carter. Les bénéfices de l’exposition contribueront du reste au financement de ce projet… pharaonique.

On aurait pu tout ignorer de Toutankhamon. Ce souverain monté enfant sur le trône et mort jeune a été victime d’une damnatio memoriae de la part de ses successeurs, qui ont soigneusement effacé son cartouche – son nom inscrit dans un cadre de forme elliptique – de tous les temples, statues, stèles et objets gravés de son vivant (lire article ci-dessous).

Mais voilà que Carter, qui aura cherché la tombe de Toutankhamon durant toute sa carrière, la trouve dans des circonstances particulièrement romanesques: son mécène, Lord Carnarvon, qui entend lui couper les vivres, cède à ses supplications et accepte de financer une ultime campagne de fouilles. Ce sera la bonne! Carter met au jour le trésor, entre dans l’Histoire aux côtés de Toutankhamon et permet à celui-ci d’accéder à l’immortalité.

Ni kitsch ni bling-bling

L’histoire est racontée avec exhaustivité et intelligence par «Toutankhamon, le trésor du pharaon». Tournant le dos au sensationnalisme, l’exposition évite les pièges habituels qui guettent toute représentation de l’Égypte ancienne: dorures, parures, bling-bling, kitsch et Cie ont été soigneusement écartés. Les cent cinquante objets, triés sur le volet pour leur beauté, leur perfection artistique et artisanale, mais aussi pour leur pertinence, sont admirablement mis en valeur par une scénographie qui sait rendre silencieuse sa sophistication.

Le parcours en neuf stations explique sans gaver. Plusieurs niveaux de lecture sont habilement proposés au visiteur: il peut se contenter d’admirer les chefs-d’œuvre comme sortir de la Villette en sachant tout de la religion antique des Égyptiens. Les dernières découvertes scientifiques sont expliquées. Les hypothèses farfelues, décortiquées. Le rôle de Toutankhamon en icône pop mentionné dans un sourire.

On sort de là ébloui. Et la seule poudre aux yeux jetée par cette exposition parsème d’or les allées qui, lors du vernissage, mènent les huiles à Toutankhamon.


Le pharaon qui a mis fin au premier monothéisme de l’histoire

Que sait-on aujourd’hui de Toutankhamon? Entre fresque romanesque et délires ésotériques, difficile de se faire une idée claire du pharaon le plus célèbre de l’histoire. Ce qui est certain, c’est que du point de vue scientifique, de lui, on ne connaît pas grand-chose. «Nous possédons très peu d’informations sur l’individu. Dans les textes de l’Égypte ancienne, il n’existe aucune biographie de roi. Tout au plus en a-t-on quelques-unes pour des hauts fonctionnaires, mais elles traitent de leur carrière et ne donnent aucun renseignement d’ordre personnel. Tout ce qui relève de la sphère privée n’était jamais thématisé», résume Susanne Bickel, professeure d’égyptologie à l’Université de Bâle.

À commencer par la date de naissance de Toutankhamon, qui reste floue. Accordons-nous pour dire qu’il est né vers 1345 av. J.-C. et décédé aux alentours de 1327. Susanne Bickel: «Est-il mort à 18 ans? ou un peu plus âgé? Difficile d’être affirmatif. Il était un jeune adulte, c’est ce que sa momie nous apprend avec certitude. Nous savons aussi qu’il a régné dix ans sur l’Égypte.» Côté filiation, les spécialistes s’entendent: Toutankhamon est le fils du pharaon Akhenaton (Aménophis IV). Celui-ci est connu pour avoir fondé le premier monothéisme de l’histoire et vénéré un dieu unique, Aton, le disque solaire. De son épouse Néfertiti, Akhenaton a eu six filles. Puis sur le tard très probablement, Toutankhamon, comme le révèlent les dernières recherches sur l’ADN de sa momie. Une représentation découverte dans la tombe de son père à Amarna, en moyenne Égypte – capitale du royaume au culte «hérétique» d’Akhenaton – montre le bébé allaité par sa mère. Il s’appelle alors… Toutankhaton, «l’image vivante d’Aton». Lorsqu’il accède au pouvoir, six à huit ans se sont écoulés depuis la mort de son père; se sont succédé trois reines, dont Néfertiti et sa fille Meritaton. Manifestement, on attend que le jeune garçon atteigne l’âge de régner.

Vers 9 ans, il monte sur le trône sous le nom de Toutankhamon, «L’image vivante d’Amon». Il restaure le culte d’Amon et celui de tous les dieux du panthéon égyptien traditionnel. Susanne Bickel: «Il retourne à l’orthodoxie, comme en atteste une stèle très importante se trouvant à Karnak. Toutankhamon y est représenté comme «le Restaurateur» qui rétablit l’ordre dans le pays. Il remet au goût du jour le style artistique conventionnel, malmené par les canons esthétiques d’Akhenaton et Néfertiti.» Pour asseoir sa légitimité, Toutankhamon épouse sa sœur aînée, Ankhensenamon.

«Cette stèle de la Restauration critique vertement le schisme voulu par Akhenaton car lui roi, le plus grand désordre sévissait au Proche-Orient», souligne l’égyptologue bernoise formée à Genève. «L’armée n’avait plus aucun pouvoir. Cette situation devait être ennuyeuse pour l’Égypte économiquement. La Palestine, Israël, la Syrie et le Liban se trouvaient sous protectorat égyptien et fournissaient bois, métaux précieux et diverses autres ressources à l’Égypte. On sait aussi qu’à la mort de Toutankhamon, qui n’a pas eu d’enfant vivant, ce sont deux généraux, le vieil Aï, puis Horemheb qui prennent sa succession. L’hypothèse est la suivante: le jeune Toutankhamon est le roi légitime, mais ce sont les généraux qui exercent le pouvoir.» À noter que Horemheb fera marteler partout le nom d’Akhenaton, mais aussi celui de Toutankhamon au moment où il deviendra pharaon, afin de gommer toute trace de l’hérésie atonienne. Le général Aï, lui, rend son accession au trône légitime en se faisant représenter sur une paroi de la tombe en prêtre Sem, portant une peau de panthère et ouvrant la bouche de la momie de Toutankhamon pour lui redonner vie dans l’au-delà. Une tâche habituellement réservée au fils du pharaon. «Toutankhamon est mort avant que sa tombe soit terminée, relève Susanne Bickel, et on a réquisitionné pour lui une sépulture privée, destinée à un membre de la famille royale ou un haut fonctionnaire. Elle n’a pas la taille, ni le plan d’une tombe royale, et seule la chambre du sarcophage est décorée: en 70 jours, le temps nécessaire à la momification, on n’a pas eu le temps de faire mieux.»

Pourquoi Toutankhamon est-il mort jeune, et à quoi a-t-il succombé, voilà qui reste mystérieux. Son ADN signale qu’il était atteint de malaria. Sa momie porte des traces de traumatisme, mais il s’agit selon des études récentes d’un accident post-mortem. Une énigme peut toutefois être levée par l’égyptologue: «La tombe de Toutankhamon est presque intacte lorsque Howard Carter y accède en novembre 1922, d’une part en raison de sa localisation: située en contrebas dans la Vallée des Rois – qui subit des pluies diluviennes tous les vingt ou trente ans – elle a été recouverte de boue et de gravats, après toutefois deux intrusions malveillantes peu après l’inhumation. D’autre part, cette tombe n’avait pas d’entrée monumentale, elle a donc disparu à la vue des pilleurs éventuels, puis s’est trouvée recouverte de déblais par les ouvriers qui ont creusé la tombe de Ramsès VI.» C’est ainsi que la dernière demeure de Toutankhamon a échappé aux convoitises. P.Z.


Susanne Bickel et son équipe ont découvert dans la Vallée des Rois, en 2011, la tombe KV64, la première depuis celle de Toutankhamon (KV62), exception faite d’un petit dépôt funéraire (KV61). Elle abritait la momie d’une princesse, morte une ou deux générations avant Toutankhamon, et la dépouille de la fille d’un prêtre d’Amon, datant d’environ 800 av. J.-C., placée là lors d’un deuxième emploi de la tombe.


«Toutankhamon, le trésor du pharaon» du 23 mars au 15 septembre, Grande Halle de la Villette, Paris. Tous les jours de 10h à 20h. Billets: www.expo-toutankhamon.fr

Créé: 23.03.2019, 14h58

Cent cinquante objets d’art



Cette ravissante petite figurine en or assortie de sa chaîne représente Toutankhamon accroupi, reconnaissable à ses oreilles percées. Lorsqu’il l’a découverte, Howard Carter a aussi trouvé une mèche de cheveux enveloppée dans du lin. Sur le tissu une inscription nous apprend qu’il s’agit de la chevelure de la reine Tiyi, grand-mère de Toutankhamon.



Mener un char pour le combat ou la chasse malmenait les mains. On a pris la précaution de placer dans la tombe de Toutankhamon une paire de gants en lin tissé et brodé de soie. Ils étaient soigneusement pliés; un seul a été traité chimiquement et déployé.



Le pharaon est juché sur le dos d’une panthère noire, Mafdet, divinité protectrice du soleil. «Dans l’au-delà règne l’obscurité totale», explique Tarek El Awady, dont c’est l’un des objets fétiches. «Grâce à ses yeux d’or, le félin, dompté par magie, éclaire la route de Toutankhamon.» Cette statuette en bois doré était enveloppée de lin et placée dans un coffre chapelle.



Cette représentation du dieu faucon Horus en bois doré à la feuille le montre sous sa forme de disque solaire. Une image de Khépri, le dieu scarabée, décore les deux faces. Les Égyptiens faisaient une analogie entre le scarabée qui, au lever du jour, pousse devant lui une boule de bouse, et l’astre solaire faisant son apparition.



Ce bouclier de cérémonie en bois doré montre le pharaon en sphinx piétinant ses ennemis, ici des prisonniers nubiens.



Il s’agit d’un pectoral en or rehaussé d’incrustations de pâte de verre. Il figure l’oiseau Ba à tête humaine et avait été posé sur la poitrine du pharaon défunt, sur ou entre les bandelettes enveloppant sa momie. Le ba est une part de l’être humain que l’on peut assimiler à l’âme; il s’envole au moment de la mort. Pour atteindre la vie éternelle, Toutankhamon doit réunir son corps, son ba et son ka (sa force vitale). Cette amulette peut l’y aider. L’oiseau tient dans ses serres les anneaux chen, symboles de la course éternelle du soleil.



C’est l’un des deux gardiens de la tombe de Toutankhamon. Sculpté à l’image du roi, il figure son ka – son énergie vitale. La peau noire symbolise la fertilité du Nil, dont le limon se dépose à chaque crue. L’or renvoie au soleil et constitue la chair des dieux qui illumine les ténèbres.

«Raconter une histoire»

Tarek El Awady est le commissaire de l’exposition «Toutankhamon. Le trésor du pharaon». De passage à Paris pour le vernissage, il explique son propos et commente ses choix.

Parmi les quelque 5300 objets retrouvés dans la tombe de Toutankhamon, lesquels choisir?
La tentation serait de se focaliser sur les plus spectaculaires. Nous avons préféré un concept: quelle histoire raconter aux visiteurs? Nous aimerions qu’ils sachent en sortant pourquoi les Égyptiens de l’Antiquité accordaient autant d’importance à l’au-delà. La mort n’est pas une fin pour eux, c’est le commencement d’une existence ressemblant à celle que nous vivons sur terre, en mieux. Aussi le voyage effectué par le défunt pour atteindre la vie éternelle a-t-il une importance fondamentale. C’est cette aventure que montre l’exposition à travers l’expérience de Toutankhamon et les objets retrouvés intacts dans sa tombe.

En quoi cette exposition, qui fait le tour du monde, est-elle exceptionnelle?
Depuis la découverte du trésor de Toutankhamon en 1922, l’Égypte n’a autorisé le voyage que de très peu d’objets. Cette collection est la plus importante jamais sortie du pays; soixante pièces quittent l’Égypte pour la première fois. À la suite du Printemps arabe en 2011, l’Égypte a connu des temps difficiles. La volonté d’édifier à Guizeh le Grand Musée égyptien est un signal: l’Égypte se tient prête à accueillir le public pour le centenaire. L’intégralité du trésor sera mise en valeur dans ce musée, le plus grand au monde consacré à une seule civilisation avec 100 000 pièces exposées. Il devrait ouvrir ses portes à la fin de 2020. La mise au concours du poste de directeur doit démarrer à l’internationale ces prochains jours.

Quels sont vos trois objets préférés dans cette exposition?
La statue de Toutankhamon juché sur le dos d’une panthère noire, le gardien de sa tombe (voir photos ci-dessous), ainsi qu’un vase au long col en calcite incrustée de faïence, qui démontre l’habileté des artisans et des artistes égyptiens.

P.Z.

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