Des gouvernantes romandes à la cour impériale de Russie

Histoire d'iciDans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des jeunes femmes s’établirent en Russie pour participer à l’éducation de l’élite.

La Morgienne Esther Monod, d’après un portrait peint en 1790.

La Morgienne Esther Monod, d’après un portrait peint en 1790. Image: BCU Lausanne

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La maîtrise du français, langue de la cour impériale au XVIIIe siècle, demeurait une nécessité dans les classes nobiliaires russes soucieuses de fournir à leurs enfants une formation de qualité et ouverte sur le monde occidental. Les gouvernantes, gouverneurs ou précepteurs maîtrisant la langue de Molière étaient alors particulièrement recherchés en terre slave. Cet attrait pour les éducateurs francophones, apanage des élites et des futurs souverains, profita aux Romandes et Romands, nombreux à chercher fortune à l’étranger.

Les éducateurs suisses étaient considérés comme des gens honnêtes, modestes et sérieux. Ils avaient certes la réputation de parler une langue moins raffinée que leurs voisins français mais, contrairement à eux, n’éveillaient point d’hostilités ou de soupçons révolutionnaires. La religion protestante à laquelle ils appartenaient majoritairement offrait aussi un gage de rigueur et de sobriété. En outre, ils bénéficiaient de l’image d’une Suisse pittoresque, idéale et harmonieuse, véhiculée dans la littérature de voyage et ses gravures. Cette réputation trouvait écho jusque dans la famille impériale, qui cherchait à recruter des gouvernantes et précepteurs de nos régions.

Un rôle essentiel mais difficile

C’est ainsi que les Morgiennes Jeanne Huc-Mazelet, 25 ans, et Esther Monod, d’un an son aînée, furent engagées à la cour sur la recommandation du Vaudois Frédéric-César de La Harpe, lui-même précepteur des petits-fils de l’impératrice Catherine II. «Plus elles auront de simplicité et mieux les choses iront», écrivit le précepteur en priant les jeunes femmes de conserver les qualités qu’on attribuait à leur patrie.

Documenté par leurs écrits personnels, conservés par chance à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, le parcours éducatif de ces deux gouvernantes vaudoises peut être retracé avec précision. Lorsque Jeanne Huc-Mazelet et Esther Monod prirent en 1790 leurs fonctions à la cour impériale, les princesses dont elles avaient la charge – Marie et Hélène Pavlovna – étaient respectivement âgées de 4 et 6 ans. La tâche des Suissesses consistait autant à apprendre le français qu’à inculquer les bonnes manières et le savoir-vivre aux deux jeunes filles amenées à devenir les épouses de monarques européens et à occuper une place d’influence dans la société.

«Fantaisies» de princesse

Pendant plus de dix ans, les Vaudoises jouèrent un rôle crucial auprès de ces princesses. Esther Monod rédigea un journal éducatif qui témoigne des activités journalières, des progrès réalisés mais aussi des comportements récalcitrants de la petite Hélène: «Madame a commencé par avoir un caprice, elle a crié, pleuré parce qu’il fallait mettre une paire de souliers qui ne lui plaisaient pas. Ceci est une nouveauté pour moi qui depuis longtemps croyais que Madame Hélène était guérie de pareilles fantaisies.» La gouvernante prenait en revanche soin de féliciter sa jeune élève lorsqu’elle se montrait «douce» et qu’au moment des jeux elle préférait «ses crayons et ses couleurs au plaisir de sauter».

Jeanne Huc-Mazelet, quant à elle, veillait à développer le sens moral et critique de la princesse Marie en lui lisant des ouvrages historiques pendant qu’elle se faisait coiffer par son perruquier.

Un jour de congé par mois

Cette mission éducative ne s’avérait pas sans difficulté pour des gouvernantes qui n’avaient elles-mêmes reçu qu’une instruction rudimentaire. Etablies à des milliers de kilomètres de leur petite Suisse, les éducatrices vaudoises devaient en outre s’adapter à une nouvelle culture et à l’univers d’une cour, avec sa hiérarchie, ses valeurs, son faste omniprésent. Elles étaient dans l’obligation d’être du matin au soir auprès des princesses et ne bénéficiaient que d’un demi-dimanche de congé tous les quinze jours. Une absence de liberté personnelle s’apparentant à la domesticité, parfois difficile à supporter. Le mal du pays était récurrent et les gouvernantes n’hésitaient pas à raconter aux princesses des histoires ayant pour décor leur région natale. Jeanne Huc-Mazelet entretint jusqu’à sa mort une précieuse relation d’amitié avec la princesse Marie Pavlovna, dont elle sollicita le soutien lorsque surgirent en 1813 les volontés bernoises de récupérer le canton de Vaud.

Gouvernantes et précepteurs furent nombreux jusqu’à la chute du régime tsariste à poursuivre la tradition enseignante romande entamée sous le règne de Catherine II, contribuant ainsi à tisser des liens durables entre la Suisse et la Russie.

* Tous les mois, une page est proposée par les chercheurs de l’Université de Lausanne. L’occasion de porter un regard plus scientifique sur les événements qui ont façonné le canton et les traces laissées à ceux qui les décortiquent aujourd’hui.

Créé: 31.01.2016, 10h26

A lire: Albertine Grisoni, Eduquer des princesses en Russie. Jeanne Huc-Mazelet (1765-1852) et Esther Rath (1764-1844), gouvernantes à la cour impériale.
Mémoire de maîtrise en histoire, Université de Lausanne, 2015.

Portrait de Jeanne Huc-Mazelet, dessin, Ecole suisse, XIXe siècle. (Image: DR)

Histoire croisée

Le Fonds national suisse et le Fonds national russe pour la recherche scientifique apporteront dès lundi leur soutien à un projet d’histoire croisée portant sur les précepteurs et gouvernantes suisses à la cour de Russie (XVIIIe-début du XIXe siècle). Ce projet, qui repose sur une collaboration entre la section d’histoire de l’UNIL et la Faculté d’histoire de l’Université d’Etat Lomonossov de Moscou, a pour objectif de rassembler les écrits – épars dans les archives des deux pays – d’éducateurs tels que Frédéric-César de La Harpe, Louis-David Du Puget, Jeanne Huc-Mazelet ou Esther Monod, et de les analyser en tenant compte des contextes suisse et russe. Il s’agira entre autres de mieux comprendre la place de la Russie sur le marché éducatif francophone, comme le rôle de médiateurs des idées des Lumières joué par ces Suisses républicains, éducateurs de princes et de princesses.

Educatrices dans l'ombre de l'histoire

«Je voudrais bien être riche et indépendante, ou plutôt riche avec cela je trouverai l’indépendance», écrivait Jeanne Huc-Mazelet à son frère avant de se décider à partir comme gouvernante à la Cour de Russie. Combien de jeunes femmes ont-elles, en cette fin de XVIIIe siècle, à l’image de Jeanne, d’Esther Monod et d’autres, fait un plan de carrière de ce type?

Les sources permettent difficilement d’avancer des chiffres. Mais elles furent incontestablement nombreuses, à une époque où le 6% des Vaudoises à l’âge adulte émigre, et où deux facteurs contribuent à créer un véritable marché éducatif: l’enrichissement des classes moyennes et l’adoption de la langue française dans les milieux aristocratiques européens. Que l’ouvrage intitulé Quelques avis aux institutrices de jeunes demoiselles (1788) de Jean Lanteires paraisse à Lausanne confirme qu’il y avait un public d’éducatrices intéressées à recevoir des conseils.

L’analyse des écrits personnels de ces femmes conservés dans les archives (et sans doute encore dans quelque grenier familial…) s’impose pour les sortir de l’ombre. Il n’est en effet pas exagéré de parler de l’invisibilité de ce métier féminin. Un coup d’œil au très sérieux Dictionnaire historique de la Suisse (www.dhs.ch) suffit à le constater: alors qu’il mentionne plus d’une centaine de précepteurs entre le XVIIIe et le XXe siècle, les gouvernantes et préceptrices réunies sont moins de trente. Un chiffre très au-dessous de la réalité, et qui traduit la difficulté à considérer ces dernières, plutôt que comme des éducatrices «naturelles» parce que femmes, comme des professionnelles de l’éducation, au même titre que les précepteurs.
Danièle Tosato-Rigo Professeure d’histoire moderne à l’UNIL*

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