Les dessinateurs genevois sous le choc

RéactionsHerrmann, Chappatte et Poussin réagissent à l'attentat qui a coûté la vie aux quatre dessinateurs de Charlie Hebdo.

Patrick Chappatte, dessinateur de presse pour <i>Le Temps</i>, et Gérald Poussin, dessinateur carougeois.

Patrick Chappatte, dessinateur de presse pour Le Temps, et Gérald Poussin, dessinateur carougeois. Image: O. Meylan/Steeve Iuncker-Gomez

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Herrmann, dessinateur de la Tribune de Genève:

«Insensé ! Inconcevable ! Ignoble ! Inexcusable !», Herrmann reste sous le choc. «Autrefois, les thèmes tabous, c’était le sexe, l’armée et la religion chrétienne. Aujourd’hui, ce sont l’infirmité, la faiblesse… et l’Islam. J’ai l’impression que c’est la fin d’une certaine forme d’innocence qui a commencé avec l’humour revendiqué «bête et méchant» à partir de 1968. Un humour de potache qui se faisait du bien en faisant du mal, à une époque où le mal c’était le pouvoir. Désormais, on ne peut plus faire de l’humour sans se préoccuper de la manière dont il va être reçu. C’est une dimension que les gens de Charlie Hebdo ont peut-être voulu oublier, ou ont sciemment occultée. On ne fait pas d’humour tout seul. On le fait avec quelqu’un. Il faut que l’autre soit capable de participer à ton humour. Au niveau de la tolérance, cet attentat nous fait reculer d’une quarantaine d’années. C’est un coup terrible pour la liberté d’expression.»

Patrick Chappatte, dessinateur de presse pour Le Temps, la Neue Zürcher Zeitung et l’International New York Times:

«Aujourd’hui, on ne rigole plus du tout. Et ne plus rire du tout, c’est la mort, lâche Patrick Chapatte. Je n’arrive pas à imaginer… Cet acte, tellement odieux, a aujourd’hui des répercussions sur chaque personne qui ouvre la bouche, même en privé. Le fait de parler, de rire, trouve ici une fin sinistre. Avant, on était dans deux mondes différents, il y avait la menace intégriste, l’intimidation… Aujourd’hui, des gens veulent amener cette manière de penser dans nos esprits. Cet acte a glacé totalement le sang ; j’espère que ça ne glacera pas l’encre dans les stylos.»

«Avoir une discussion sur la liberté de la presse, c’est trop tard, poursuite le dessinateur du Temps. Ce qui s’est passé est tout simplement du meurtre. Se demander aujourd’hui si Charlie Hebdo a été trop loin, c’est accepter de se museler.» Avant de conclure: «Cabu et Wolinski, ce sont les grands-parents de la satire absolue, de l’humour savoureux, sans concession, deux énormes figures du dessin de presse dans sa version française, verbale, très ironique, entre le premier et le troisième degré, tout ce qui est absolument incompréhensible pour un esprit du Moyen-Age. Charb et Tignous sont dans leur lignée.»

Gérald Poussin, dessinateur carougeois:

«Tous mes potes sont partis. C’est un truc de dingue!» Au bout du fil, Gérald Poussin est bouleversé. Le dessinateur carougeois a bien connu plusieurs des membres de l’équipe de Charlie Hebdo. «Quand j’étais installé à Paris, au milieu des années 70, j’ai notamment collaboré à Hara-Kiri, à Charlie mensuel. Je faisais partie de la famille, une famille de fêtards où l’on côtoyait Cabu, Wolinski, Reiser, Cavanna, le professeur Choron. Entre nous, on ressentait une vraie tendresse. Lors de certaines réunions, il n’était pas rare de voir se pointer Alain Baschung et Serge Gainsbourg. Les bières contenues dans le frigo disparaissaient à toute allure. Il y avait une ambiance du tonnerre. J’étais là, au milieu d’eux, un peu en retrait quand même. Timide quoi ! J’avais la trouille de faire un mauvais dessin.»

Le temps a passé, Poussin est rentré à Genève, mais il n’a pas perdu de vue certains de ses camarades de dessins et de bamboche. «Quand Wolinski venait à Genève, il demandait toujours à me rencontrer. on finissait ensemble au Café du Soleil, on allait manger une fondue avec François Morel notamment. Il avait très content de faire la connaissance de Nicolas Bouvier, dont l’atelier a longtemps été voisin du mien. Avec Georges, on parlait de tout. Beaucoup de dessin, forcément. Il avait un œil incroyable pour repérer ce qu’il y avait d’incontournable en bande dessinée. C’est lui qui m’a fait connaître Art Spiegelman (Maus). Il a aussi contribué à révéler des futures grands comme Joost Swarte ou Ever Meulen. »

Disparu mercredi, Cabu était également ami avec Poussin. «Un type adorable, Cabu. Il me faisait penser à Charles Trenet et à sa chanson Y’a d’la joie. Quelqu’un qui était toujours de bonne humeur… mais qui pouvait se montrer très violent dans le dessin. Avec ça, une facilité pour caricaturer les gens. Pour la plupart des dessinateurs, cet exercice est assez ardu. Mais lui, le dessin lui filait entre les doigts. Humainement, c’était un peu mon antithèse. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Mais il se sentait bien dans cette équipe de tromblons que nous formions à Charlie.»

Poussin connaissait moins Charb et Tignous, également tués dans l’attaque perpétrée dans les locaux de Charlie Hebdo. «Une question de génération. J’ai l’impression que cet attentat avait été très bien préparé. Ceux qui l’ont commis ne se sont pas trompés de cible. Ça fait peur. On ne sait pas jusqu’où ça peut aller…» (TDG)

Créé: 07.01.2015, 18h07

Frédérik Pajak, effondré

«C’est tellement incompréhensible, inimaginable ! C’est un meurtre de masse ! Je suis effondré par la folie de ce geste, lâche Frédérik Pajak, directeur de la revue Les Cahiers dessinés. S’il y a préméditation, cela ressemble à une déclaration de guerre. Cela aura des conséquences terribles. Tout le monde va vivre dans la peur, n’osera plus dire ce qu’il pense. Personnellement, je n’étais pas partisan des provocations contre Mahomet. Mais comment imaginer qu’on allait en arriver là ? Aujourd’hui, je crois qu’on ne peut pas rire de tout avec n’importe qui… » P.M.

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