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Genève perd en Catton un éclaireur de l’enfance

Le bâtisseur du Théâtre Am Stram Gram, Dominique Catton, s’est envolé dimanche à 76 ans.

Dominique Catton en 1994, soit deux ans après que la ville de Genève l'a doté du Théâtre Am Stram Gram qui lui survit.
Dominique Catton en 1994, soit deux ans après que la ville de Genève l'a doté du Théâtre Am Stram Gram qui lui survit.
OLIVIER VOGELSANG

Le monde du théâtre avait beau le savoir malade depuis longtemps, «quand une chose advient, elle advient», déglutit l’héritier de son Théâtre Am Stram Gram, Fabrice Melquiot: «J’ai le sentiment de perdre un exemple», enchaîne-t-il au bout du fil. Cette peine, cette gratitude, cette estime, même les Genevois qui les ignorent les partagent. Car Dominique Catton, décédé dimanche suite à un long combat contre le cancer, a inventé pour des générations d’entre eux rien moins que le spectacle jeune public. Celui qui ne se moque pas des auteurs, ni des artistes, et encore moins des spectateurs.

Né dans les environs de Lyon en 1942, c’est un Dominique de vingt ans à peine qui déboule à Genève pour des études au Technicum. Mauvaise pioche: il bifurque vers le Théâtre de l’Atelier fondé par François Rochaix à la Maison des Jeunes de Saint-Gervais. Il y enchaîne les rôles – Brecht, Havel, Weiss – et y devient rapidement assistant à la mise en scène. Au début des années 70, on se l’arrache à la Comédie, au Poche et au Carouge, où le dirige notamment le tandem Matthias Langhof-Manfred Karge. En parallèle, il promène sa longue silhouette à gueule d’artiste charismatique et résolu devant les caméras du nouveau cinéma suisse qu’emmènent Michel Soutter et Alain Tanner.

Figure théâtrale et politique

«Catton n’était pas seulement une figure majeure de la scène francophone, récapitule Fabrice Melquiot. Il était aussi une figure politique en ce qu’il a donné sa vie à la création pour l’enfance et la jeunesse.» En effet, il fonde aux Eaux-Vives en 1974, avec sa partenaire d’alors Nathalie Nath – dont il aura une fille, Ariane – une utopie pour l’époque: soit un lieu entièrement dévolu au spectateur de moins de 15 ans, qu’il baptise Théâtre Am Stram Gram. «Dominique Catton regardait avec fascination l’imaginaire des enfants, il mettait leurs aspirations au premier plan, cherchait à aiguiser leur sens de l’autre. Il nourrissait d’abord cette ambition: que pour les plus petits, tout soit plus grand – du plateau au répertoire, en passant par la distribution. Son désir était tel qu’il a fini par devenir collectif, partagé par une ville, un canton, puis une région», s’exalte son continuateur.

Genève lui offre donc en 1992 son écrin, tout beau, tout moderne, tout fringant, qu’il occupe avec ses plus proches collaborateurs, à savoir sa compagne Christiane Suter, qui cosignera et interprétera bientôt ses mises en scène, ainsi que son administrateur, Pierre-André Bauer. «Genève doit être fière d’être l’une des trop rares villes au monde à avoir construit un nouveau théâtre dédié à la jeunesse», écrit-il dans la plaquette de présentation du nouveau bâtiment.

De la mécanique pour Tintin

Avec l’élan communicatif d’un albatros, il y place à hauteur d’enfant aussi bien le répertoire classique dont Molière, Shakespeare et Marivaux sont les ambassadeurs, que les contemporains Michel Viala, Coline Serreau ou Fabrice Melquiot. En parallèle, confiant que sa force de caractère puisse à nouveau convaincre les autorités, il s’engage auprès de l’association pour la construction d’une nouvelle Comédie. Il peut dormir tranquille: la fabrique est en train d’advenir elle aussi.

Sur le plan artistique, le début du millénaire correspond à de triomphants raz-de-marée populaires. En particulier avec «Les Bijoux de la Castafiore», dont Catton obtient en 2001 les droits auprès des descendants d’Hergé, et pour lequel il confie à son disciple Jean Liermier le rôle du reporter à la houppette. Le spectacle plaît tant, pour sa mécanique et son humour, qu’il effectue une tournée remarquée en France et en Suisse, jusqu’à sa reprise au Théâtre de Carouge en 2012. Entre-temps devenu son timonier, Jean Liermier témoigne: «Nous devons être nombreux à nous sentir orphelins aujourd’hui. Les autorités publiques doivent prendre pleinement conscience que la véritable institution phare de Genève est Am Stram Gram. C’est là, grâce à l’entreprise unique et visionnaire de Dominique Catton, que se nouent les liens de la relève, parmi les artistes de la scène comme parmi ses publics».

La même année, Dominique Catton quitte la direction de l’institution qu’il a créée et pilotée durant trente-huit saisons. À l’issue du concours, c’est l’auteur dont il a monté déjà trois pièces qui est désigné pour lui succéder. «Surpris par ma candidature, Dominique n’a pas tenté de m’en dissuader», se rappelle Fabrice Melquiot. En janvier dernier, la reconnaissance réciproque des deux hommes s’est réaffirmée quand le cadet a invité l’aîné à mettre en scène ses «Séparables», lançant du même coup l’envol du jeune comédien Antoine Courvoisier. La production démarrera sa tournée en décembre prochain…

La transmission à laquelle s’est voué Dominique Catton sa vie durant est saluée de toutes parts. En 2005, il se voit décerner la plus prestigieuse distinction suisse pour un artiste de théâtre, l’Anneau Hans-Reinhart. L’an passé, la Fondation Leenaards le récompense à son tour. Nul doute que les fruits de ses enseignements lui survivront à travers de nombreuses générations, et même à leur insu.

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