Une géante éphémère investit le parc La Grange

Festivités du 1er AoûtKarelle Ménine propose une œuvre d’art littéraire en forme de statue, dépositaire des pensées de femmes ayant contribué au développement de Genève et de la Suisse.

«La gardienne» au parc La Grange. La statue imaginée par Karelle Ménine a nécessité deux semaines et demie de construction par une équipe de quatre personnes, toutes des femmes.

«La gardienne» au parc La Grange. La statue imaginée par Karelle Ménine a nécessité deux semaines et demie de construction par une équipe de quatre personnes, toutes des femmes. Image: Laurent Guiraud

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«C’est quoi ce bazar? Un observatoire à oiseaux? Un tipi géant?» Comme de nombreux curieux de passage au parc La Grange, l’homme s’est arrêté net devant la monumentale construction en cours de réalisation ces jours à deux pas du Théâtre de l’Orangerie. Haut de sept mètres, pesant près de quatre tonnes, l’étrange édifice attire les regards autant qu’il suscite les questions. Certains y ont vu un nouveau point de vue pour les photographes ou une attraction foraine. D’autres ont donné leur langue au chat, avant de constater qu’il s’agissait d’une œuvre d’art littéraire. En l’occurrence d’une statue intitulée «La gardienne».

Basée sur une idée originale de l’artiste franco-genevoise Karelle Ménine, cet assemblage de lambourdes, de contreplaqué, de treillis et de calicot se veut, l’espace de quelques jours, le dépositaire des pensées de femmes ayant contribué au développement de Genève et de la Suisse. À découvrir dans le cadre des festivités du 1er Août en ville, largement dédiées, sous l’impulsion de sa maire Sandrine Salerno, à celles – et elles sont nombreuses – qui ont marqué l’histoire de ce pays.

Phrases courtes

Pour apprécier la portée de la géante éphémère aux seins pointus imaginée par Karelle Ménine, il faut observer de près sa robe. Celle-ci se compose d’extraits de textes imprimés sur du papier et collés sur le coton léger composant l’armature. Courtes, principalement en français, allemand, italien, anglais et romanche, les phrases visibles ici ont été puisées auprès d’écrivaines, chercheuses et humanistes de différentes époques. «Un mélange de personnalités connues et moins connues», précise sa conceptrice, qui, depuis qu’elle s’est éloignée du métier de journaliste reporter en 2008 pour se consacrer à une carrière artistique, aime extraire d’archives littéraires des mots qu’elle dissémine dans l’espace public.

Après avoir notamment déroulé une phrase sur 10 kilomètres de mur en 2013 à Mons, en Belgique, la native de Mazamet, dans le Tarn, a mis en lumière en début d’année des écrits d’Isabelle Eberhardt de manière originale. Karelle Ménine ne s’est pas contentée d’exposer des documents à la Maison Tavel. Elle a aussi été à l’origine d’inscriptions visibles sur des parois et des vitrines du quartier des Grottes.

Points de suspension

Écrivaine au destin fulgurant – elle est décédée à 27 ans en Algérie en 1904, lors d’une crue subite et dévastatrice – Isabelle Eberhardt fait partie des quelque trente personnalités féminines choisies par Karelle Ménine pour habiller sa «Gardienne». Ses mots reviennent deux fois, en français et en arabe, dans des phrases qui se terminent par des points de suspension, comme toutes celles qui apparaissent sur la robe de la statue. «Ce ne sont pas des citations tronquées, mais bien des extraits interrompus volontairement, pour donner aux gens l’envie de connaître la suite, d’aller à la rencontre des auteures.»

Au côté d’Isabelle Eberhardt, Karelle Ménine a fait figurer, entre autres, la prose de Grisélidis Real, Ella Maillart, Jeanne Hersch, S. Corinna Bille, Alice Rivaz, Agota Kristof, Mary Shelley ou Niki de Saint Phalle. Afin de les mettre en exergue et de donner un rythme graphique à l’ensemble, certains mots sont imprimés dans une élégante teinte rouge Corona.

Une horreur de misogynie

Et ensuite? Ensuite, il faut se glisser littéralement sous les jupes de «La gardienne», gravir un petit escalier escarpé pour se hisser au sommet de la structure, à 7 mètres de hauteur. «On entre non dans le corps d’une femme mais bien dans son esprit.» À l’intérieur de la tête de sa créature, Karelle Ménine a composé un texte en forme de lettre ouverte, réponse pertinente à un écrit de Schopenhauer datant de 1851. «Une horreur de misogynie qui demande en gros aux femmes de rester au foyer et de ne pas avoir l’arrogance de penser! Je lui réponds en disant en substance qu’on a tout à gagner en respectant nos différences, quelles qu’elles soient.» Au niveau du regard de la statue, le visiteur en profitera pour observer une échappée magnifique sur le lac et le Jura, depuis un point de vue inédit.

«Je suis très curieuse de voir comment les Genevois vont s’approprier cette Genevoise», se réjouit Karelle Ménine. Visible depuis ce jeudi, «La gardienne» jouera les sentinelles au parc La Grange jusqu’au 6 août. «Ensuite, on la démontera, avec pour objectif de la faire voyager dans d’autres lieux. Mais si la ville de Genève, en raison du succès, a envie de prolonger sa présence, c’est tout à fait possible.»

«La gardienne», dès le je 1er août. Parc La Grange. 17 h-23 h 30. Puis jusqu’au ma 6 août, tlj 16 h-21 h 30 en présence de Karelle Ménine.

Créé: 29.07.2019, 17h53

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