«A Game of You», l’alambic du moi

La Bâtie – Festival de GenèveUn jeu de miroirs belge, une langueur allemande: arrêt sur Ontroerend Goed et Hoghe, deux curiosités du week-end.

Au gré d’un parcours individuel en sept stations, vous suivez les méandres du moi jusqu’à perdre sa trace: vertigineux!

Au gré d’un parcours individuel en sept stations, vous suivez les méandres du moi jusqu’à perdre sa trace: vertigineux! Image: E. VAN RENTERGHEM

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Une maison hantée dont vous êtes à vous seul le fantôme et le visiteur. Une séance d’analyse dont vous tenez les rôles de patient et de psy. Une enquête dont vous êtes à la fois l’objet et le sujet. Un parcours fléché qui vous dépossède de votre moi pour mieux le déposer en autrui. «A Game of You» est tout cela en même temps, et plus encore: un vrai casse-tête.

Depuis neuf ans qu’ils peaufinent leur dispositif, on peut dire que les cinq membres du collectif gantois Ontroerend Goed physiquement impliqués dans le stratagème sont sacrément au point. Au nombre de dix au total, ces Belges dont le nom joue sur le double sens en flamand de la locution Bien Immobilier tournent depuis 2003 dans le monde entier une dizaine de spectacles plus astucieux les uns que les autres.

L’intime et l’anonyme

Quelle excitation de les découvrir si bien à leur place dans la programmation de La Bâtie le week-end dernier! Rendez-vous à la salle Antoine-Verchère, à Meyrin, donc, où une file d’inscrits attendent d’être appelés, un par un toutes les cinq minutes, à circuler pendant une demi-heure dans les couloirs murmurants d’un obscur labyrinthe.

Arrive votre tour. Installé dans une première cabine, vous observez le décor – miroir, bloc-notes, carafe d’eau, figurines de Playmobil. Un inconnu vous rejoint, s’assied sur la chaise vacante à côté de la vôtre, déballe ce qu’il a sur le cœur. Vous l’écoutez poliment, en jetant des regards tantôt sur son profil tridimensionnel ou sur son reflet de face.

Vous ne savez pas alors que votre itinéraire vous ramènera bientôt de l’autre côté de la même glace sans tain, et que vous y verrez vous mimer un comédien jouxtant un participant suivant. Entre-temps, vous allez commenter une vidéo de vous-même, filmée à votre insu, imaginer incognito la personnalité d’un tiers, lui parler au téléphone, tomber nez à nez avec votre avatar, et assister aux ingénieuses manipulations du régisseur, lequel vous remettra, à votre départ minuté, un mystérieux CD.

«Ne manquez pas de l’écouter, il fait partie de l’expérience», vous a-t-on recommandé. Aussitôt rentré, vous y entendez l’interprétation, enregistrée en secret, qu’un autre a donnée de vous. Et vous en déduisez que vos propres propos résonnent pareillement aux oreilles d’un étranger.

La promenade vous aura transporté aux confins simultanément de l’intime et de l’anonyme. Vous aurez pris conscience de la fragmentation de l’individu. Des projections infinies qui le constituent. Que vous ayez été dérouté ou galvanisé par la traversée du miroir, vous n’aurez plus de cesse de rechercher le lien social. Au cas où votre semblable pourrait vous connaître mieux que vous-même.

«A Game of You», www.batie.ch (TDG)

Créé: 10.09.2018, 18h48

Le modèle, Ornella Balestra, et l’artiste, Raimund Hoghe. (Image: ROSA FRANK)

Le lancinant retour de Raimund Hoghe

Il foule la scène du bout du lac pour la septième fois (la quatrième rien qu’à La Bâtie), le chorégraphe allemand Raimund Hoghe, bientôt 70 ans. Les balletomanes genevois ont donc à l’esprit trois au moins de ses signes particuliers: son physique de gnome bossu et racé, scoliose surmontant des jambes démesurément longues, dont il exhibe la difformité avec cérémonie; son glorieux passé de dramaturge auprès de la grande Pina Bausch, dont il prolonge l’esthétique minimaliste; et une tendance à la mélancolie lancinante, rehaussée par les roulades aussi bien de la Callas, de Judy Garland que de Dalida, qui font de lui, à la danse contemporaine, ce qu’un Daniel Schmid est au cinéma.

Autant dire que sa «Canzone per Ornella» a tout naturellement trouvé sa place, dimanche soir, en représentation unique au Théâtre Am Stram Gram, au sein de cette 42e édition axée sur l’altérité et la différence. Lui-même présent sur scène avec un assortiment d’accessoires sibyllins, il y rend hommage, sous une forme louvoyant entre dialogue et portrait, à sa fidèle danseuse Ornella Balestra, ancienne de chez Maurice Béjart. Harmonieusement charpentée quant à elle, la ballerine est tour à tour muse, modèle ou mère pour Raimund Hoghe. Tandis que les enceintes, tel un inusable juke-box, déversent leur infinité de variétés italiennes, d’airs lyriques, de mouvements romantiques ou d’extraits de l’œuvre poétique de Pier Paolo Pasolini, elle ondule ses bras gracieux, glisse ses pieds déjà cambrés par des escarpins haut perchés. C’est nostalgique, entêtant et lent – au point qu’on serait tenté, aux saluts, d’applaudir inclusivement le public pour sa patiente sollicitude.

«Canzone per Ornella», www.batie.ch

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