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Le futur façonne nos bibliothèques

Le métier de bibliothécaire mute et s’adapte à l’évolution numérique. Tour d’horizon en ville de Genève, entre crainte et enthousiasme

Pionnière en matière de technologies, la bibliothèque de la Cité (ici à sa réouverture en 2014) se dotera bientôt d’un étage dédié au numérique
Pionnière en matière de technologies, la bibliothèque de la Cité (ici à sa réouverture en 2014) se dotera bientôt d’un étage dédié au numérique
PIERRE ABENSUR

Avez-vous remarqué? Il n’y a plus de bibliothécaires à Genève. Formellement, on est aujourd’hui «spécialiste en information documentaire». En plus d’une culture littéraire fournie et du savoir-faire d’un bibliothécaire, on est aujourd’hui tenu de maîtriser la médiation culturelle et la recherche de sources fiables sur Internet. Pour le public, les temps ont également changé. Comme au supermarché, on scanne désormais soi-même ses emprunts à la borne électronique. Le silence feutré entre les rayons? Dépassé. Depuis quelques années maintenant, on peut téléphoner, parler à haute voix ou même manger sans être réprimandé (lire ci-contre).

Emblématiques d’un changement d’ère qui sent la Silicon Valley et l’esprit d’économie collaborative qui y est associé, ces quelques exemples illustrent le tournant numérique qu’ont pris aujourd’hui les bibliothèques municipales. De quoi ravir ou inquiéter les professionnels.

La fusion homme-machine

En fin d’année 2016 se tenait un colloque réunissant les bibliothécaires de la ville. Une sorte de think tank où des invités locaux et internationaux partageaient leur vision de la bibliothèque du futur, exemples à l’appui. Ainsi, Knud Schulz présentait la bibliothèque centrale Dokk1 du Danemark, transformée en «tiers lieu» comprenant café et salles de réalisation de projets. Plus extrême, Pascal Desfarges, transhumaniste convaincu, louait le partage collaboratif apporté par les technologies, qui permettront bientôt aux «biblio-take care de «fusionner avec les machines» notamment grâce à «des lentilles de contact connectées en réalité augmentée».

Sans entrer dans la science-fiction futuriste, les bibliothèques municipales de la Ville embrassent effectivement l’ère numérique. Mais de quoi parle-t-on précisément? Tout d’abord, d’une informatisation du système interne, déchargeant les professionnels de tâches laborieuses – classement, fiches, recherche d’ouvrages. Ensuite, d’une mise à disposition du public des outils technologiques et des documents virtuels. Mais plus globalement, il s’agit surtout d’un changement de philosophie, transformant le traditionnel lieu d’étude en espace convivial. Le fameux «tiers lieu». Puis, dans un second temps, de créer un laboratoire mettant en réseau autant les connaissances des bibliothécaires que les expertises respectives des visiteurs.

Intéresser les non-initiés

«Comment aller à la recherche de nouveaux publics, comment gagner des usagers plutôt que d’en perdre? C’est la question qui sous-tend toutes nos réflexions», explique Véronique Pürro, directrice des bibliothèques municipales (BM) de la ville de Genève, en nous tendant une longue brochure. Il s’agit du Plan directeur 2016-2020 des bibliothèques du Département de la culture et du sport de la Ville, qui place en premier axe stratégique le rapprochement avec les publics. Le développement numérique, comme d’autres actions de séduction du public – accueil des crèches, des classes, présence sur des événements culturels, etc. – est prioritaire.

Pourtant, si le budget livres papier et périodiques des BM a baissé – 832 400 francs en 2016 pour 1 170 300 en 2011 – le numérique n’a pas encore vu son budget prendre l’ascenseur. Seuls 22 500 francs lui sont alloués jusqu’à maintenant, pour l’application press readerpermettant aux usagers d’avoir accès à des centaines de journaux en e-papier.

Au printemps, un projet verra le jour au 4e étage de la bibliothèque de la Cité. Un laboratoire «avec des jeux vidéo éducatifs, des ateliers de codage ou de recherche d’informations fiables ou encore des débats liés aux enjeux des technologies», énumère Véronique Pürro.

Grosse remise en question

A la Bibliothèque de Genève (BGE), les changements sont «d’abord venus du public», explique son directeur, Alexandre Vanautgaerden: «Avant la question typique était: «Vous avez ce livre?» Maintenant on nous demande «Qu’est-ce que vous avez sur ce sujet?» Les utilisateurs viennent avec une série d’idées sur ce qu’ils veulent faire. On réfléchit avec eux, et c’est là qu’intervient l’expertise du bibliothécaire, irremplaçable par la machine. La partie la plus noble du travail de bibliothécaire augmente.»

Le directeur explique la grosse remise en question qu’a dû faire la BGE: «Ce n’est plus la grande collection d’ouvrages papier qui fait la fierté d’une bibliothèque aujourd’hui. Nous avons diminué l’achat de livres de 30 à 40% en dix ans, pour acheter plus de documents numériques.» Mais c’est surtout pour ses espaces de travail que la BGE est fréquentée. Etudiants en examens, mais aussi jeunes diplômés entre 25-35 ans qui se lancent dans des activités indépendantes.

Un constat dont la BGE s’est servi pour repenser la salle des catalogues: «Dans le cadre d’un projet de la HEAD, des étudiants en architecture ont réarrangé cette salle en espace de coworking, où jeunes entrepreneurs peuvent se réunir et faire des présentations. Nous avons également étendu les horaires d’ouverture.»

Pas de Big Brother

Conscient des inquiétudes que peut susciter la collecte de données personnelles des usagers, Sami Kanaan se veut rassurant et écarte la crainte d’une surveillance de masse, à la Big Brother: «Le danger vient plutôt des acteurs privés comme les GAFA (Google-Amazon-Facebook-Apple) qui font des utilisations commerciales des données des utilisateurs. A la bibliothèque, il y a une transparence. Non seulement chacun peut consulter ses données, mais on ne les utilise pas pour autre chose que des statistiques.» Quant à la liste de livres empruntés, elle disparaît chaque fois, assure le magistrat. «Ce qu’on lit relève de la sphère privée.»

Un bibliothécaire très attaché au livre et mal à l’aise avec les technologies, doit-il craindre de se faire licencier? «Non, bien évidemment. Mais je demande à tout le monde d’avoir une ouverture avec le numérique. On fera tout pour donner des clés, offrir des formations. Mais je me rends bien compte que ce n’est pas évident, et que toutes le technologies changent très vite. C’est très frustrant...»

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