Françon traque l’artifice chez Molière

ThéâtreÀ La Cuisine du Théâtre de Carouge, l’art de feindre gagne «Le Misanthrope» – et son public.

La séductrice Célimène (Marie Vialle), le querelleur Alceste (Gilles Privat), le pragmatique Philinte (Pierre-François Garel), la pure Éliante (Lola Riccaboni) et les vaniteux marquis (David Casada et Pierre-Antoine Dubey) peuplent l’antichambre du pouvoir, ce milieu hostile où l’homme est un loup pour l’homme.

La séductrice Célimène (Marie Vialle), le querelleur Alceste (Gilles Privat), le pragmatique Philinte (Pierre-François Garel), la pure Éliante (Lola Riccaboni) et les vaniteux marquis (David Casada et Pierre-Antoine Dubey) peuplent l’antichambre du pouvoir, ce milieu hostile où l’homme est un loup pour l’homme. Image: MICHEL CORBOU

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«Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, on ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur», s’obstine Alceste dès son apparition, sous les traits d’un Gilles Privat à point superbe et disgracieux. Moumoute frisée, costard gris, le renfrogné traverse la scène éclairée à grandes enjambées, pour aller se réfugier dans un coin d’ombre à jardin, où tentera de le rasséréner son ami Philinte. Vêtu comme un haut fonctionnaire du gouvernement Macron, Pierre-François Garel, remarquable de flegme, oppose ainsi à l’atrabilaire des arguments qu’il manie à fleuret moucheté: «Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont, j’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font.» La matière est posée dès les premiers alexandrins grattés par Molière en 1666. Rendu misanthrope par le constat que la société de cour ne vit que de flatteries, de médisances et d’hypocrisie, Alceste ne jure que par la parole authentique. Hélas pour sa droiture, il appartient lui-même à l’élite, dont on ne se débarrasse pas si facilement des codes. Qui plus est, il se pâme pour la jeune veuve Célimène (Marie Vialle, un poil rigide), la plus fourbe d’entre les intrigantes. Prévenu pourtant par son lucide compagnon, le naïf poussera jusqu’au ridicule les contradictions auxquelles sa condition le laisse aveugle… On n’échappe pas à sa mauvaise foi.

La suite de l’universel chef-d’œuvre, agrémentée de faux poètes (Régis Royer en Oronte), de vrais fats (David Casada pour Clitandre, Pierre-Antoine Dubey pour Acaste) et de perfides bégueules (l’Arsinoé inattendue de Dominique Valadié), ne fera que creuser la substance initiale, et conduire au dénouement du Ve acte, quand l’intègre Éliante (impeccable Lola Riccaboni) unit son cœur à celui de Philinte. Et que le perdant de l’affaire s’en va prêcher dans le désert.

Un «Misanthrope» dépêtré

Trois fois moliérisé en France, le prestigieux Alain Françon crée à Carouge un «Misanthrope» plus cohérent que son attachant antihéros. Attentif à la profonde théâtralité du propos, il met en scène cette comédie de la trahison langagière en soulignant surtout le texte et le jeu d’acteur. Diérèses respectées, versification marquée, la diction des comédiens – Privat et Garel en tête – verse des dialogues aussi limpides qu’excitants. La rhétorique de Poquelin résonne à l’ouïe du XXIe siècle des mêmes artifices qu’elle dénonce, en mieux. Quant à l’interprétation toute en finesse, elle s’abstient de tirer les courbettes vers la caricature. Des réglages millimétrés qui parviennent à dépêtrer Alceste de ses inconséquences, tout en révélant le mensonge inhérent au verbe tout-puissant et aux conventions qu’il sous-tend.

Si la facture reste sobre, elle n’est pas anodine pour autant. Peu d’accessoires, quasi aucune fioriture, Françon aiguise parallèlement à la théâtrale la lame politique de la pièce. Sans prendre de gros risques esthétiques, il confronte une scénographie d’époque à des costumes contemporains, sur un fond de scène imagé représentant les frondaisons enchevêtrées d’une forêt saisie par le gel.

Macron et le Roi-Soleil

La double temporalité des décors et des toilettes a évidemment pour effet de pérenniser la peinture désabusée des rapports sociaux. Mais la note d’intention de Françon, distribuée en guise de feuille de salle, révèle une volonté plus précise de la part du créateur. Ses mentions d’un «marché des courtisans» ou d’une «bourse» où sont «cotés» les parleurs suggèrent un rapprochement calculé entre les cercles du pouvoir sous le Roi-Soleil et sous le monarque de la République en marche. Valant pour chacun des contextes, de discrets caquètements de basse-cour, diffusés en bande-son, ponctuent les simagrées des arrivistes. Aussi la satire égratigne-t-elle deux époques particulières en même temps qu’une nature humaine incapable de probité, au grand dam de l’idéaliste.

C’est à cette dimension moraliste de l’œuvre, enfin, que renvoie la toile de fond et son intrication figée. Dans un biotope hostile, on va, la peau nue sous ses habits précieux, cerné par les meutes des «méchants et des complaisants».

«Le Misanthrope» Théâtre de Carouge, La Cuisine, rue Baylon 2, jusqu’au 8 fév., 022 343 43 43, www.tcag.ch. Alain Françon sera à la Société de Lecture le ma 29 jan. à 12 h 30, www.societe-de-lecture.ch (TDG)

Créé: 10.01.2019, 18h16

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