La Fondation Leenaards récompense les absences et les vides de Virginie Rebetez

DistinctionsLa photographe vaudoise fait partie des boursiers de cette année. Les Prix culturels vont à l’organiste Kei Koito, à l’historien du cinéma Hervé Dumont et au graphiste Werner Jeker.

Pour une série en cours, Virginie Rebetez suit une compagnie de nettoyage spécialisée dans les scènes de crime ou de «mort salissante».

Pour une série en cours, Virginie Rebetez suit une compagnie de nettoyage spécialisée dans les scènes de crime ou de «mort salissante». Image: VIRGINIE REBETEZ

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Lorsqu’un ange passe dans la conversation, ne comptez pas sur Virginie Rebetez pour l’attraper… Lauréate d’une bourse de la Fondation Leenaards, qui vient de distribuer ses distinctions hier (lire ci-contre), la photographe vaudoise de 35 ans se fait une spécialité des absences, des disparitions et des invisibilités. L’ange a donc le droit de s’échapper pendant qu’elle réfléchit longuement à sa fascination pour le vide.

«On en a peur, comme du néant. C’est probablement en réaction à la frénésie obsessionnelle de prendre, de capter, associée à la photographie aujourd’hui. J’aime quand les choses perdent leur définition, qu’elles s’avèrent difficiles à classer. Quand l’identité devient floue, on n’arrive plus à fermer le chapitre et un autre s’ouvre, fictionnel.»

Qu’elle visite des scènes de crime à Los Angeles (Visiting Jane) , qu’elle photographie les vêtements de morts (Packing) , qu’elle prenne la place de personnes socialement isolées et récemment décédées dans leurs appartements (Flirting with Charon) ou qu’elle montre des pierres tombales voilées d’un cimetière de Soweto (Under Cover), le trouble naît du déplacement ou de la torsion documentaire, voire de l’isolement d’un détail qui se transforme en sculpture, mot qui rime avec sépulture. «Je commence de façon très documentaire, journalistique, avec beaucoup de recherches et de rencontres préalables. Ensuite, j’épure, je décontextualise pour créer autre chose, dépasser le niveau documentaire pour développer une partie plus plastique.»

Si les aspects esthétiques recommencent à l’interroger, Virginie Rebetez privilégie avant tout la démarche. Il n’est pas interdit de contempler ses images sans la prendre en compte, mais elles prennent souvent leur sens en prenant en compte le projet dans lequel elles s’insèrent. «Le concept préside, pas le beau. Je pense que les images fonctionnent par elles-mêmes, mais il y a plusieurs niveaux et la narration est importante, tout comme la notion de répétition.» Représentative d’une tension entre photographie et art contemporain, elle penche plus volontiers du côté de la tradition de l’image et ne s’épanche pas sur l’influence éventuelle d’une Sophie Calle – «j’ai une relation d’amour et de haine avec elle».

«Quand l’identité devient floue, on n’arrive plus à fermer le chapitre et un autre s’ouvre, fictionnel»

Chacune de ses entreprises photographiques répond à un besoin personnel et constitue une forme de rituel. Intéressée par le bouddhisme, convaincue par les théories de la réincarnation et se réclamant volontiers de la psychomagie d’un Alejandro Jodorowsky (sa série Tokoloshe puise dans la sorcellerie en Afrique du Sud), elle attache de l’importance aux lieux et aux objets en tant que porteurs de mémoire, «mais sans que cela ne devienne lourd et sans fétichisme». «Le souvenir est illusoire», lâche aussi celle qui fraye souvent avec la mort dans ses photographies. «C’est très sérieux, je me sens hyperresponsable sur des projets comme celui des gens esseulés.»

Esthétique de la perte
La perte est évidemment une autre façon d’aborder son travail, une dimension où l’autobiographie a aussi sa part. Virginie Rebetez n’a commencé à fréquenter la photographie que lors de cours facultatifs au collège, mais la technique a été rapidement associée à une expérience intense. «Ma grand-tante était très malade et m’a demandé de réaliser un dernier portrait. Cela m’a énormément stressée, mais aussi beaucoup intéressée. La dernière image, qu’est-ce que cela veut dire?»

Pour l’heure, ses images sont promises à un bel avenir. Distinguée l’an dernier par le Prix Focale à Nyon et au Festival de Mode et de Photographie d’Hyères, elle achève une résidence de six mois à New York, où elle travaille sur deux projets. Le cas d’une jeune fille disparue depuis dix-sept ans, dont elle a rencontré les parents, et une collaboration avec une entreprise spécialisée dans le nettoyage de scènes de crime et de mort salissante. «Les personnes disparues sont comme des cosmonautes perdus dans l’espace.» Ouvrant les «limbes de cette zone grise», Virginie Rebetez ne cherche pas à les retrouver, mais regarde dans leur direction. (TDG)

Créé: 26.11.2014, 11h07

La photographe vaudoise Virginie Rebetez. (Image: Odile Meylan)

Les primés

Prix culturels (30 000 fr.):

Kei Koito, organiste;
Hervé Dumont, historien du cinéma;
Werner Jeker, graphiste.

Bourses (50 000 fr.):

Gaia Grandin, écrivain;
Xénia Laffely, designer de mode;
Héléna Macherel, flûtiste;
Céline Mellon, soprano;
Virginie Rebetez, photographe;
Estelle Revaz, violoncelliste;
Guillaume Dénervaud, plasticien;
Sébastien Meier, écrivain et auteur dramatique.

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