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Une flèche romantique se décoche au Poche

Un bouquet de talents féminins pousse sur la tombe d’un suicidé adolescent: renversant!

L’élégante scénographie d’Anna Van Brée et Carla Jaboyedoff confine le jeune défunt sous la terre qui porte encore sa sœur, formidablement interprétée par Judith Goudal. Le ciel bleu, c’est en bas, chez les morts; la nuit, elle, enveloppe les vivants.
L’élégante scénographie d’Anna Van Brée et Carla Jaboyedoff confine le jeune défunt sous la terre qui porte encore sa sœur, formidablement interprétée par Judith Goudal. Le ciel bleu, c’est en bas, chez les morts; la nuit, elle, enveloppe les vivants.
SAMUEL RUBIO

Entièrement consacré à l’écriture contemporaine, Le Poche se targue de ne porter sur sa scène que des textes de moins de cinq ans d’âge. Avec «Change l’état d’agrégation de ton chagrin ou qui nettoie les traces de ta tristesse?», il fait coup double, révélant aux Genevois non seulement une pièce publiée en 2014, mais une plume zurichoise d’à peine 26 ans, active depuis ses 18, couronnée à 22 du prestigieux Prix de Mülheim, et sept fois auteure déjà.

Mais la phénoménale Katja Brunner ne navigue pas seule ce Cargo7 qui éclabousse en vieille ville. Elle nous arrive grâce à sa traductrice Marina Skalova, la dramaturge de saison choisie par Mathieu Bertholet. Laquelle, malgré quelques boulettes grammaticales, rend bien la langue originale allemande en proie au feu qui la consume. Pour relayer Brunner, on a ensuite une metteure en scène affûtée, Anna Van Brée, qui contrebalance la combustion par une élégance plus austère. Enfin, un trio de comédiennes aux tempéraments contrastés vient se planter à brûle-pourpoint sur ce carré de terre vierge.

Un fil rouge terreux

La terre, parlons-en. En plus de recouvrir le plateau, elle se retourne dans des dialogues grumeleux, elle se creuse dans une narration mortuaire, et elle se cultive au gré d’un chant écologiste. Elle est le fil rouge d’un spectacle dont la jeunesse se mesure avant tout à son romantisme: si Katja Brunner n’était pas née en 1991, elle aurait vu le jour au XVIIIe siècle, à l’ombre de Jean-Jacques Rousseau.

Mais reprenons. Tandis qu’un jeune Silvio (Salou Sadras) languit dans un sous-sol bleuté, le public découvre subrepticement, en fond de scène, au-dessus de l’enseveli, une salle à manger remplie de bouquets de fleurs coupées. Elles lui seront bientôt dissimulées, quand trois femmes portant le deuil les remplaceront organiquement dans l’espace: une enfant (Judith Goudal), une sans-âge (Marika Dreistadt), une plus mûre (Barbara Baker, à son faîte).

La mort, cet idéal

Pêle-mêle, elles font état d’un événement qui vient d’avoir lieu. Une «perte qui nous rend dégarnis à l’intérieur» et «tourne la flore intestinale à l’extérieur». Silvio s’est ôté la vie. Elles maugréent à tour de rôle contre les «déchirures familiales» et autres hypocrisies qui ne manquent pas d’infiltrer les funérailles. Elles crachent, crient, pouffent, éructent des assonances inédites et des allitérations inouïes, tandis qu’elles évoquent le big-bang de leur conception ou celui que cause la disparition de l’être cher.

Le spectateur y voit clair peu à peu, comme une taupe s’extirpe de la motte. Il suit l’avancée du torrent de lave qui, après la douleur devant le suicide, engloutit les méfaits de la civilisation humaine. Tout y passe: supermarchés, chaussures, détergents, appareils, et surtout convenances, codes, règles de conduite sont pointés comme responsables de nos souffrances. Plus la haine du monde contemporain bout à gros bouillons, plus «traverser le noir du lac» paraît enviable: «on pourrait devenir jaloux». L’hymne à la nature se fait déclaration d’amour au néant.

«On ferait peut-être mieux de pleurer les gens à leur naissance, et non à leur mort», résume l’auteure dramatique dans sa note d’intention. Pour iconoclaste qu’elle paraisse à une époque qui vend la vie comme un bien de consommation, la proposition tape dans le mille.

«Change l’état d’agrégation de ton chagrin ou qui nettoie les traces de ta tristesse?» Le Poche/GVE, jusqu’au 13 mai. Forum «Mourir sur scène» ce sa 28 avril, 022 310 37 50, www.poche---gve.ch

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