Fiston Mwanza Mujila et Gauz passent par la fiction pour raconter l’Afrique

LittératurePrimo romanciers, les deux nouvelles plumes africaines ont brillé lors de la dernière rentrée littéraire. Rencontre au Salon du livre de Genève.

Fiston Mwanza Mujila est venu d’Autriche pour débattre au Salon du livre à Palexpo.

Fiston Mwanza Mujila est venu d’Autriche pour débattre au Salon du livre à Palexpo. Image: GEORGES CABRERA

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Le premier est discret. Quand on le rencontre il y a quelques jours au Salon du livre de Genève, Fiston Mwanza Mujila affiche un sourire timide. Il faut ensuite tendre l’oreille pour l’écouter, sa voix douce se perdant un peu dans le brouhaha environnant. L’écrivain congolais de 34 ans a été salué en septembre dernier par la presse française, dont Le Monde et Libération, pour son premier roman. Il signe avec Tram 83 une fable étourdissante se déroulant dans une «Ville-Pays» ressemblant à la République démocratique du Congo. Modeste, l’auteur habitant en Autriche ne s’étend pas sur les nombreuses langues qu’il maîtrise outre le français et l’allemand, comme le swahili sa langue maternelle, le lingala et l’anglais.

Le second auteur est bien plus extraverti. Blagueur et grande gueule, Armand Patrick Gbaka-Brédé, alias Gauz – «c’est comme ça que tout le monde m’appelle» – tutoie d’emblée ses interlocuteurs. «C’est dû à mon éducation, mon père m’appelait camarade», s’amuse-t-il. L’Ivoirien de 44 ans a travaillé comme vigile dans un magasin de vêtements à Paris avant de devenir connu grâce à son récit Debout-payé inspiré de sa propre expérience. Le roman a également été la coqueluche des médias français à la rentrée littéraire de septembre dernier. (Lire les deux critiques ci-dessous)

«On ne s’adresse pas à Dieu comme au barman»

Le point commun de ces primo romanciers, outre leur récent succès en France? Malgré deux textes très différents, les deux auteurs ont choisi la fiction plus qu’une autre forme littéraire pour raconter l’Afrique ou, pour Gauz, raconter Paris avec le regard africain.

«L’Afrique est inénarrable, soutient Fiston Mwanza Mujila. Il n’y a pas de juste milieu. Les rebelles d’aujourd’hui peuvent accéder au pouvoir demain, tout dépend de la chance, du fait d’être au bon endroit au bon moment. Tout est excessif, comme dans un conte, une fable.» Pour raconter la RDC, c’est donc la fiction qui s’est imposée à l’auteur, qui souhaitait un texte allant «au-delà de l’essai», un texte qui survive aux changements de gouvernements.

Ça tombe bien, Fiston Mwanza Mujila se sent plus poète que pamphlétaire: «La poésie est la charpente de mon écriture, dit-il. Cela me vient des traditions africaines. Dans les cérémonies initiatiques, l’intronisation d’un roi, ou dans les messes des églises évangéliques du réveil, on utilise un autre langage, plus noble que la langue de tous les jours.» Il se souvient que sa mère lui disait «On ne s’adresse pas à Dieu comme on s’adresse au barman».

Vigile, symbole capitaliste

Dans Debout-payé, Gauz met en scène l’absurdité du métier de vigile: «Il n’est qu’un figurant. Il n’a pas le pouvoir d’arrêter les gens, ni même le droit de fouiller un sac», raconte Gauz. Pour ce dernier, le surveillant posté dans un magasin de vêtements n’est qu’un «symbole capitaliste»: «Empêcher un client de voler des habits bon marché n’amortit pas le coût d’un vigile – salaire, uniforme, assurance – pour le magasin qui l’emploie.»

L’auteur met également en lumière la transformation de la «lignée d’immigrants» en France: «A l’époque, de nombreux Africains francophones venaient à Paris pour chercher le savoir. Très engagés politiquement, ces étudiants débattaient des différents systèmes de société possibles. Après la crise du pétrole de 1973 et la création des permis de séjour, l’immigration illégale s’est accrue, et ceux qui viennent cherchent un travail.» Fervent militant de l’échange culturel, Gauz fustige ceux qui «recréent la même identité» dans le pays où ils sont arrivés: «Quand tu vas vers l’autre, tu cherches à le comprendre en donnant qui tu es. Ce lien puissant te rend meilleur», estime l’auteur. (TDG)

Créé: 04.05.2015, 19h08

L'écrivain Gauz

(Image: DR)

Critiques

«Tram 83» de Fiston Mwanza Mujila, Ed. Métaillé, 200 p.

Joyeux bordel

«Tous les bordels ont le même dénominateur commun: les gens qui les peuplent sont maîtres de leur vie, la ressentent plus intensément», nous explique calmement Fiston Mwanza Mujila. Sortie du contexte, la phrase ferait hurler, au nom de l’anti-traite des femmes. Là, elle explique l’ambiance qui règne au Tram 83, un bar louche où se croisent «touristes à buts lucratifs», intellectuels, chanteurs et maître chanteur, ouvriers, et surtout serveuses et prostituées, qu’elles soient «mères-filles» ou encore simples «cannetons». Leurs harangues – «Vous avez l’heure?» – ponctuent ce roman qui tient autant de la fable que du poème épique ou de la pièce de théâtre. Exigeant, le texte propose en filigrane une réflexion sur le rôle de l’intellectuel en Afrique.

«Debout-payé» de Gauz, Ed. Le Nouvel Attila, 172 p

L’œil du vigile

Quel est le quotidien d’un vigile noir à Paris? Gagner sa vie à rester debout permet d’observer attentivement ses semblables. C’est ce que font Ferdinand, Ossiri et d’autres, personnages qui narrent l’un après l’autre leur expérience professionnelle en tant que vigiles dans un magasin de vêtements. S’ils deviennent experts en détecteurs de larcins, «une cliente qui n’a pas de sac est une cliente qui ne volera pas», ils posent un regard amer et désabusé sur la folie consumériste qui court dans les Champs-Elysées: «Dans sa poussette, ce bébé fait sa première expérience psychédélique en regardant les néons au plafond, tandis que sa mère fait les soldes.» Des scènes du passé s’entremêlent au récit et présentent la communauté noire intellectuelle du Paris des années 60-70. A découvrir.

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