Fiodor Dostoïevski fait chasser Jésus du Temple

ThéâtreJosé Lillo met «Le Grand Inquisiteur» en situation à l’Espace Saint-Gervais, donnant à l’ecclésiastique la voix de Jacques Probst.

L’Inquisiteur Jacques Probst accable le christique José Lillo.

L’Inquisiteur Jacques Probst accable le christique José Lillo. Image: JUAN-CARLOS HERNANDEZ

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Le long de la nef où paroissiens et théâtreux sont installés en bonne entente s’avance Jésus, à pas silencieux, ressuscité sous les traits suggestifs du metteur en scène et acteur genevois José Lillo. Au sommet des marches qui mènent à l’autel, l’attend déjà le Grand Inquisiteur, austère juge de la foi prêt à lui décocher un réquisitoire susceptible de le conduire au bûcher pour… hérésie. Car, oui, selon Lillo, «dès lors qu’une parole spirituelle est institutionnalisée, son fondement devient hérétique».

L’implacable monologue du théocrate circulera entre les murs de l’église par la voix inimitable du comédien Jacques Probst. Vêtements sombres, épaules voûtées, et cette expression caractéristique qui rappelle à la fois le catcheur et le ring où hargne et lassitude n’en finissent pas de se livrer bataille.

Ce n’est pas la première fois que le Christ nous refait l’honneur d’une visite. Presque deux mille ans après sa crucifixion, il est notamment réapparu à l’esprit de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski, qui lui a dédié, dans son roman Les Frères Karamazov, un essai philosophique qu’il fait exposer à son personnage Ivan, athée invétéré.

Dans ce récit enchâssé, Le Grand Inquisiteur, le fils de Dieu redescend sur terre pendant l’Inquisition sévillane, au XVIe siècle. Loin d’être reçu en messie, il fait l’objet d’une nouvelle condamnation par le représentant du clergé, d’autant plus cinglante que, par compassion, il n’y objecte pas un mot. C’est cette diatribe, en forme de dispute théologique, que José Lillo donne à entendre au Temple Saint-Gervais. Un texte aussi brillant que nihiliste, qui conduit le prêtre à nier tout idéal tel que la liberté ou la conscience du bien et du mal sous prétexte que l’humanité en est incapable. Et où s’engouffre alors la glaçante prophétie des idéologies totalitaires à venir. Au XXe siècle, puis – qui sait – au XXIe. D’où l’urgence.

«Le pamphlet de Dostoïevski tisse une toile d’araignée qui attrape toute chose dans ses rets. Sa part visionnaire, qui prend appui sur l’absence de confiance en l’homme, résonne à la fois dans les régimes fasciste, soviétique et néolibéral, soutient le metteur en scène. Nulle part, on n’entend le pouvoir avouer aussi clairement sa volonté ultime.» Face aux dangers actuels du fondamentalisme religieux, il ajoute: «Je ne tolère pas le pouvoir ecclésiastique. Il faut assumer une fois pour toutes que l’Occident a réglé cette question-là».

Est-ce la raison pour laquelle José Lillo place son adaptation, conçue dès l’origine pour son pair Jacques Probst, dans le décor d’un lieu de culte? «Ce cadre correspond au champ naturel de la prédication. Dépourvue d’artifices, seule retentit la force du discours», répond l’homme de théâtre. Qui rappelle également avoir donné en 2013 la Troisième Nuit de Walpurgis, de Karl Kraus, à l’ONU, «là où se font les grandes interventions politiques», et, en 2006, les Nuits blanches, de Dostoïevski déjà, sur la scène alternative du Duplex, «là où les soirées se prolongent jusqu’au petit matin». Ses credo, l’évangéliste José veille à les garder solidement arrimés au réel. Verdict: avec son doyen Probst, on les suivrait jusque dans le désert.

Le Grand Inquisiteur Espace Saint-Gervais, jusqu’au 30 avril, 022 345 23 11 ou 077 416 70 78

Créé: 20.04.2016, 10h01

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