«En Finlande, les gens cohabitent avec les lutins»

ExpositionLes créatures fantastiques qui gambadent au Palais Lumière d’Évian à l’enseigne de «Légendes des pays du Nord» parlent aussi d’histoire et de géopolitique au début du siècle.

Rudolph Koivu (1890-1946), aquarelle pour «Histoire de l’étoile de Noël», 1934. FONDATION AMER / MUSEE DES BEAUX-ARTS DE TUUSUL/DR

Rudolph Koivu (1890-1946), aquarelle pour «Histoire de l’étoile de Noël», 1934. FONDATION AMER / MUSEE DES BEAUX-ARTS DE TUUSUL/DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Depuis Helsinki où elle réside, la Française Laura Gutman, commissaire de l’exposition «Légendes des pays du Nord», l’avoue: «Lors de mon arrivée en Finlande en 1994, face à la nature, j’ai été subjuguée par une émotion si puissante qu’elle me traverse encore. Je la reconnais dans les contes présentés. Il y avait du sensé à venir ici car le Pays des Mille Lacs, en Finlande, partage les mêmes paysages avec le bord du lac, à Evian ou en Suisse. J’y retrouve, surtout l’hiver, la neige, les sapins, les mésanges. Il y a comme une parenté. C’est d’ailleurs un Vaudois, Jean-Louis Perret (1895-1968), amoureux de la langue finnoise, qui assura la meilleure traduction en vers métriques du Grand-Kalevala, l’épopée fondatrice finlandaise.» Visite guidée.

Que représente ce Grand-Kalevala encore peu connu par ici?

Pour les Finlandais, le Grand-Kalevala, c’est l’équivalent de Bécassine pour les Français. Même si dans le cas précis s’y ajoute une matière artistique indéniable, dégagée des théories psychanalytiques et théosophiques que l’épopée a suscitées avant 1920. D’autre part, au début de 20e s., la célébration de ce mythe fondateur finlandais coïncide avec l’affirmation d’une identité nationale. Le pays obtient son indépendance en 1917, cherche alors à se construire. Non pas «contre» la tradition mais dans un ancrage mémoriel. Les artistes, alors portés sur le symbolisme, veulent parler aux jeunes générations.

En quoi le symbolisme percute-t-il la mythologie?

La mode du symbolisme tombe à pic, qui réenchante la matière littéraire au lendemain plutôt âpre de la Première Guerre mondiale, renouvelle la poésie et la mythologie. Et vice versa. Les peuples nordiques cultivent l’animisme, le chamanisme, toutes croyances qui s’harmonisent spontanément avec la magie de la nature. J’ai voulu montrer cet aspect en me détournant des fées des contes d’Andersen et de Grimm. Plutôt que d’exposer ces auteurs déjà très connus, et sans doute plus populaires, j’avais envie de me concentrer sur les elfes et les lutins. De montrer par exemple tous ces merveilleux voyages à dos de papillon, de poisson ou de libellule, de dauphin et autres chevauchées fantastiques.

Croiriez-vous aux elfes farceurs?

En Finlande, les gens cohabitent avec les lutins. J’aime chez eux cette ambivalence à se montrer presque matérialistes tout en considérant le surnaturel comme très naturel. Non pas que les Finlandais soient des gens «perchés» ou allumés, mais les habitants de ce bout d’Europe peu peuplé semblent plus attentifs à suivre leur intuition qu’ailleurs. Et je trouve ça très précieux de pouvoir garder ces sens en éveil.

Vous n’oubliez pas néanmoins que le visionnaire Georges Méliès voyait lui aussi la Lune avec un visage humain.

Et nous projetons en continu son court-métrage extraordinaire de 1902, «Voyage dans la Lune»,car c’est Méliès qui a popularisé cette forme iconographique, même si Plutarque en parle le premier. Plusieurs artistes nordiques ont eu cette idée, le peintre Rudolf Koivu (1890-1946) notamment qui imagine la Lune avec un nez, une bouche. Ou encore Martta Wendelin (1893-1986) dans un magazine illustré pour la jeunesse en 1929, qui parle du Bonhomme de la Lune venu sur terre.

Ne trouvez-vous pas paradoxal que ce folklore ait été balayé par Claude Lévi-Strauss, anthropologue?

C’est vrai que Claude Lévi-Strauss, en puriste structuraliste critiquant l’évolution du «folklorisme» vers l’anthropologie, a renvoyé dans l’ombre, et très malheureusement, des œuvres foisonnantes du patrimoine populaire. Or, cette réserve, dès les années 60, a sans doute occulté ce regain de ferveur pour ces contes en Finlande. Le décalage s’est creusé. Pourtant, il faut se rappeler que c’est un Finlandais, Antti Aarne, grand expert du Grand-Kalevala, qui invente en 1910, le concept du «conte-type». À la suite des frères Grimm, ce scientifique répertorie les formes récurrentes des contes en Occident et y démontre l’existence de trames narratives communes. Ainsi, les Finlandais ont aussi un Marchand de sable, c’est le lutin Nukku-Matti qui vient protéger le sommeil des enfants avec un grand parapluie.

«Légendes des pays du Nord»

Évian, Palais Lumière Jusqu’au 17 février Diverses animations, concerts. Catalogue avec introduction scientifique et les contes illustrés en intégralité.

www.ville-evian.fr (TDG)

Créé: 03.12.2018, 21h54

Dernières parutions


«Conte du tsar Saltan»
Pouchkine (1799-1837) griffe ce conte retrouvé par la Bibliothèque nationale de France, sublimé par des gravures enluminées de 1899 signées Ivan Bilibine, alors décorateur à l’opéra. Un prince va sauver une mère et son fils des foudres du tsar grâce à la protection d’un cygne. Le charme rétro envoûte, irrésistible.
Ed. Albin Michel, 32 p. Dès 6 ans.


«La légende de Mulan»
Tonton Walt Disney a redonné des couleurs à Mulan il y a 20 ans, et annonce un film en prises de vues réelles pour 2020. Cette version, fidèle à la princesse indépendante chinoise du 4e s., le répète bien avant le mouvement MeToo: «L’homme est dans la femme et la femme est dans l’homme.»
Ed. Père Castor, 32 p. Dès 6 ans.


«La toute petite Olga»
La Genevoise Olivia Godat suit la petite Olga dans son rêve d’évasion. Cette gamine russe va secouer ses sœurs, babouchkas ensommeillées, mettant en branle des histoires à dormir debout. Un livre-objet qui couche après couche, déshabille les a priori.
Ed. de la Martinière, 32 p. Dès 4 ans.


«La princesse au bois se cachait»
Le Français Dedieu sait glisser du conte doux au récit de guerre, de la fable mariole à la satire féroce. Le sexagénaire, Goncourt Jeunesse, mue ici en graveur abrupt pour conter les malheurs de jumeaux maudits. En noir et or, un album puissant et classieux, sans happy end qui tranche avec la production habituelle.
Ed. Seuil Jeunesse, 40 p. Dès 6 ans.


«Un merveilleux sapin de l’Avent»
Alias Princesse Cam Cam, l’illustratrice Camille Garoche se déchaîne dans une suite de contes à inventer chaque jour en attendant Noël. Du soldat de plomb en reine des Neiges, Bonhomme de pain d’épices et autres Lutins, des histoires à partager et à bricoler autour d’un sapin en carton inclus dans le livre.
Ed. Casterman, 26 p. Dès 2 ans.


«Nicolas le philosophe»
Alexandre Dumas se découvre en philosophe allègre dans ce conte de 1844. À l’inverse de Jean de La Fontaine qui donnait des rêves de fortune à sa laitière, le riche héros s’allège de ses biens matériels au fil d’échanges. Tout bénéfice pour son moral. Un nouveau «collector» de La Collection Grasset.
Ed. Gallimard, 32 p. Dès 6 ans.



Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Amherd, première femme à la tête de l'armée suisse
Plus...