Une Fête des vignerons sans figure mythique en 2019

SpectacleLa déesse Cérès s’effacera de la célébration veveysanne, tout comme Palès, Silène et Bacchus. Le messager boiteux vacille. Et certains s’inquiètent pour l’esprit de la Fête.

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La région veveysanne est entrée dans la phase populaire de la préparation de la Fête des Vignerons de 2019. Des rives du Léman aux hauteurs qui le surplombent, l’Est vaudois est en ébullition. Normal: 7000 habitants se sont préinscrits afin de participer au spectacle qui régnera sur la place du Marché de Vevey du 18 juillet au 11 août l’an prochain.

Les questions ont fusé. Qui sera Silène, ce personnage ventru, à califourchon sur un âne, symbole de l’ivresse? Et Cérès, l’antique déesse des moissons et de la fertilité, et Palès, protectrice des troupeaux, et Bacchus, dieu du vin et de la démesure? La réponse surprend, tant ces noms semblent traditionnels: personne. Ces figures mythologiques ne seront pas incarnées en 2019.

Autre surprise. La présence du messager boiteux et de sa jambe de bois est remise en question. L’option de son implication est encore ouverte mais Jean-Luc Sansonnens, le Jongnyssois dont la jeune silhouette de 30 ans avait marqué la Fête de 1999, se sent mis à l’écart: «Je me suis présenté comme tout le monde en janvier à Puidoux. Et là, on m’a dit: «Il n’y aura pas de messager boiteux.» Pourtant, la Confrérie des Vignerons m’avait demandé de réserver les dates», regrette le municipal de Jongny, âgé de 49 ans, qui avait perdu sa jambe gauche dans un accident de moto à 19 ans.

Annonciateur de la Fête

Jean-Luc Sansonnens ne comprend pas cette situation. Non seulement parce que le messager boiteux est l’annonciateur urbi et orbi de la grande célébration du monde viticole. Mais aussi parce qu’il représente l’almanach du même nom: «La plupart des vignerons ont l’«Almanach du Messager boiteux». Avec ses prévisions météo, il fait partie de la vie des gens de la terre.»

Le messager boiteux semblait définitivement attaché à la Fête des Vignerons au même titre que le dieu du vin et les déesses antiques, même si la réalité historique contredit cette impression (lire encadré). «Sur la Riviera, certains se demandent si l’esprit de la Fête sera toujours là en raison de l’absence de ces personnages l’an prochain», s’inquiète une bonne connaisseuse des humeurs et des rumeurs de la région, qui traduit les interrogations d’anciens de la Fête des Vignerons. En 1999, le metteur en scène François Rochaix avait affirmé haut et fort sa volonté d’ouvrir la célébration veveysanne sur le monde et la modernité. Tout en y conservant des traditions apparemment intangibles. Pour 2019, le Tessinois Daniele Finzi Pasca propose un renouveau poétique centré, en ces temps de quête d’authenticité et de qualité, sur le travail du vigneron.

«La création est en cours», rappelle François Margot, abbé-président de la Confrérie des Vignerons, qui aborde le sujet avec prudence. Le choix de renoncer aux grandes figures de la mythologie antique lui paraît pertinent: «Ces références mythologiques sont-elles vraiment nécessaires dans la Fête des Vignerons de 2019? La réponse est plutôt non.»

L’abbé-président rappelle l’impermanence d’autres personnages. «Le Janus aux deux visages s’est manifesté en 1977. Personne n’a pleuré son absence en 1999. Si Bacchus et Cérès sont apparus rapidement dans les premières Fêtes des Vignerons, Palès n’y a pas tout de suite figuré. Des personnages ont ainsi été convoqués successivement au cours des Fêtes. Nous croyons que ce qui est considéré comme intangible peut être remis en question», souligne François Margot, par ailleurs peu convaincu par Silène: «Je ne suis pas certain que ce personnage si humoristique, qui personnifie l’ivresse, soit pertinent dans un spectacle qui célèbre le travail du vigneron.» Albert Munier, le Silène de 1999 qui fut aussi préfet du district de Rolle, raconte avoir été «surpris» quand il a appris la mise à l’écart de son personnage avec cette explication: «On m’a dit qu’il faut modifier quelque chose pour ne pas avoir l’air ringard.»

«Ces références mythologiques sont-elles vraiment nécessaires dans la Fête des Vignerons de 2019? La réponse est plutôt non»

Cérès, elle, se souvient qu’elle était une star en 1999: «La déesse était importante aux yeux du public. Les gens voulaient me toucher et me prendre en photo», raconte la Chablaisienne Guyveline Dufresne. L’incarnation de la déesse de la fertilité se montre toutefois ouverte au changement: «L’absence de Cérès surprend car elle semblait indissociable de la Fête des Vignerons. Mais celle-ci est avant tout la célébration du travail humain. Et quand on choisit un metteur en scène, on espère qu’il va nous entraîner dans son univers et dans sa créativité. Un peu de magie et de poésie, cela fait du bien. Le souhait général est que la Fête soit belle, et elle s’annonce comme telle.»

«Une vision nouvelle»

Palès 1999, alias Florence Faure, partage cette analyse: «Daniele Finzi Pasca propose une relecture complète, une vision nouvelle, avec sa créativité. Il s’éloigne de la narration traditionnelle fondée sur les saisons pour entrer dans la poésie. C’est formidable d’avoir quelqu’un qui avance librement», affirme la danseuse veveysanne professionnelle, impliquée dans la préparation de la Fête de l’an prochain.

L’univers poétique de Daniele Finzi Pasca ne fait pas appel aux incarnations de figures individuelles fortes. «D’une manière générale, il n’y aura pas beaucoup de personnages emblématiques sous forme de solistes. Quelques-uns apparaîtront à certains moments du spectacle. Ils interviendront parfois comme éléments de liaison entre les différents travaux de la vigne. Ces figures doivent avoir du sens dans le synopsis», affirme François Margot, qui laisse le mystère planer sur les détails. Les dieux et les déesses ne bouderont pas complètement la Fête des Vignerons de 2019. On ne sait si cela consolera les fans de Cérès mais ces figures mythologiques devraient se manifester par un clin d’œil, sous la forme de masques du côté des spectateurs. (TDG)

Créé: 06.04.2018, 07h30

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Des héros marqués par l'Histoire

Aucune charte, aucune constitution ne fixe définitivement la présence de personnages dans la Fête des Vignerons. L’apparition progressive des plus célèbres d’entre eux – Bacchus, Cérès, Palès, Silène – est liée au contexte historique de la naissance de la célébration. «Les déesses et les dieux sont apparus comme un vernis culturel posé sur une fête d’origine paysanne au XVIIIe siècle», rappelle Sabine Carruzzo, historienne et secrétaire générale de la Confrérie des Vignerons. D’autres personnages ont fait un passage beaucoup plus rapide. Ainsi Vulcain, patron des forgerons, mentionné en 1791 et en 1797. Ou encore le patriarche biblique Noé, qui se mêle à la Fête des Vignerons pendant la première moitié du XIXe siècle: «Noé devait réconcilier la Fête avec les piétistes. Mais Noé était aussi vu comme le père de la viticulture. Ce mélange a fini par fâcher les protestants profonds», relève Sabine Carruzzo.

Le messager boiteux, lui, est une création du XXe siècle. Il est apparu lors de la Fête de 1927, sous les traits de François Streit. L’impulsion a été donnée par Émile Gétaz, alors président du rière-conseil de la Confrérie des Vignerons, également directeur de l’«Almanach du Messager boiteux» et administrateur de la société éditrice, l’imprimerie Klausfelder. Samuel Burnand a incarné le personnage en 1955 et en 1977, avant Jean-Luc Sansonnens en 1999. Les discussions actuelles reflètent le contexte de ce début du XXIe siècle: «Les auteurs de la Fête de 2019 s’interrogent sur le sens que peut avoir l’idée, de nos jours, de faire boiter quelqu’un parmi les spectateurs», relève l’historienne. Elle questionne encore la place des femmes, à propos du personnage de Cérès, baladée sur un char la main en l’air: «Est-ce que les jeunes filles d’aujourd’hui rêvent d’être une potiche?» lance-t-elle. Les Cent-Suissesses, équivalent féminin des martiaux Cent-Suisses, et une chanteuse du «Ranz des vaches», si une telle option est confirmée, auront un rôle plus original.

Les vignerons sont également sensibles au contexte actuel, ainsi que le relève Jean-François Chevalley, de Treytorrens (Lavaux). Il préside la commission des vignes de la Confrérie, chargée des «visites», les contrôles du soin apporté à la culture: «Nous voulons produire du vin de qualité plutôt que du vin qui saoule», relève-t-il, en songeant à l’ivresse de Silène.

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