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Faut-il mourir pour ses idées?

Un nouveau cours public sur la liberté d’expression démarre à l’Université de Genève. Le professeur d'histoire du christianisme Michel Grandjean nous explique en quoi le thème est d’actualité.

Socrate buvant la ciguë. «Sa mort a une importance considérable dans l’histoire de la pensée», rappelle Michel Grandjean.
Socrate buvant la ciguë. «Sa mort a une importance considérable dans l’histoire de la pensée», rappelle Michel Grandjean.
GRAVURE DE 1882/SOURCE E+/GETTY IMAGES

Il arrive que la pensée mène au bûcher, à la corde ou au poison. Certains, hommes ou femmes, sont morts pour défendre leurs idées. Un nouveau cycle de conférences à l’Université de Genève, publiques et gratuites, leur rend hommage. Ces douze cours, qui commencent le 27 février, rappellent que la liberté d’expression n’a pas toujours été un droit fondamental et qu’elle n’est jamais acquise.

De l’attentat contre Charlie Hebdo aux ruades de Donald Trump contre les journalistes, de l’affaire des caricatures de Mahomet à l’emprisonnement d’universitaires en Turquie ou la persécution de blogueurs en Chine, l’actualité regorge d’exemples montrant que le droit d’exprimer librement ses opinions est, encore et toujours, menacé. Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à la Faculté de théologie de l’UNIGE est à l’origine de ce nouveau cours, Pourquoi faut-il brûler les philosophes?Il développe le thème.

La liberté d’expression est le fruit d’une conquête. Quand et comment s’est-elle déroulée?

La liberté de conscience et la liberté d’expression ont été conquises progressivement à partir de certains courants au Moyen Age, à partir de l’humanisme et de sa réception par certains théologiens du XVIe siècle, et surtout à partir du Siècle des Lumières, le XVIIIe. La liberté d’expression doit être mise directement en relation avec un régime politique autoritaire et avec sa capacité de répression. Chaque société définit les limites de ce qui est acceptable et ne l’est pas. Certaines choses qui sont intolérables pour nous, mettons des actes sexuels avec des enfants ou l’esclavage, ne l’ont pas toujours été dans les sociétés qui nous ont précédés. L’esclavage des Noirs n’avait rien de choquant, même pour un grand esprit comme Voltaire. Et personne au XVIe siècle n’aurait accepté l’idée démocratique selon laquelle un pauvre, ou un ignorant, ou une femme ait autant le droit de s’exprimer dans la cité qu’un riche, ou un savant, ou un homme. Tout est historique. La construction que nous faisons du monde est l’aboutissement d’une évolution. Or, cette évolution est due en partie à des penseurs qui ont su contester les idées reçues.

Le droit de s’exprimer se gagne parfois de haute lutte. Ce cycle de douze conférences en donne des exemples frappants.

Des hommes et des femmes ont payé de leur vie leur volonté de ne pas rentrer dans le troupeau. Socrate aurait très bien pu échapper à la ciguë s’il avait accepté de fuir Athènes. Mais il a choisi de rester. Et sa mort a une importance considérable dans l’histoire de la pensée: il est allé jusqu’au bout pour ses idées. Simone Weil s’est laissé mourir à Londres, en 1943, car elle voulait observer le régime des tickets de rationnement de ses compatriotes français. Elle avait 34 ans.

Les philosophes sont-ils les seuls à s’engager aussi loin?

Non, il y a des écrivains, journalistes, universitaires, scientifiques, politiciens, artistes. Tous ces gens seraient aujourd’hui des prisonniers d’opinion, d’où notre partenariat avec Amnesty International.

Toute voix qui sort de la norme est-elle menacée dans la plupart des sociétés?

Disons que la dictature du politiquement correct est très forte, dans nos sociétés occidentales du moins – je ne connais pas suffisamment les autres. Prenez Thomas More. Cette grande figure d’autorité refuse d’accorder sa caution à Henri VIII lorsque celui-ci souhaite divorcer de Catherine d’Aragon pour épouser Anne Boleyn, et provoque le schisme avec l’Eglise catholique et le pape. Il résiste au politiquement correct de la cour à l’époque. Condamné pour trahison, il montera sur l’échafaud en 1535.

Les dissidents sont-ils nécessaires à la santé d’une société?

Oui. Il faut des gens qui remuent le bâton dans la fourmilière pour nous faire avancer. Si une société considère par exemple que l’Université doit se contenter de former des juristes, des médecins et des maîtres d’école, si elle refuse la recherche libre et voit la philosophie comme un luxe, elle se condamne à terme. La dissidence doit avoir sa place.

L’Université joue un rôle-clé dans la formation d’esprits libres.

C’est exact. Le Moyen Age nous a légué beaucoup de choses essentielles, et l’Université est peut-être la plus importante. Dès le début, on se dit qu’elle doit jouir d’une marge de liberté: ni le pouvoir royal, ni le pouvoir ecclésiastique ne doivent dicter leur norme à l’Université.

Aujourd’hui, un Donald Trump nie et biaise faits et chiffres. Une nouvelle forme d’atteinte à la liberté d’expression?

Pour l’instant, Trump n’est pas Erdogan: il n’a pas le pouvoir d’interdire la liberté d’expression ou de fermer les universités. Mais s’il ne tenait qu’à lui, je suis sûr qu’il bouclerait le New York Timeset l’Université de Berkeley demain matin! Heureusement qu’il n’est «que» président des Etats-Unis…

Sans aller jusqu’à mourir, que peut-on faire pour rester libres d’exprimer nos opinions?

Aujourd’hui, Socrate et les philosophes de la dissidence écriraient. Ils feraient des discours, ou des films. Ils se battraient sans se soucier de savoir s’ils ont des chances de succès.

Ecrits, films, discours… ne faut-il pas user de moyens plus musclés? C’est bien un étudiant s’immolant par le feu qui a initié le Printemps arabe…

Le combat qui a pour moi toute son actualité est celui que menait Castellion au XVIe siècle. On a du reste cité sa formule au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.» Castellion dénonçait la mise à mort de ceux qui pensent et écrivent. Si quelqu’un s’exprime, et qu’il se trompe selon nous, la seule façon de le contredire est de s’exprimer contre lui. S’il a publié un livre que l’on considère comme faux, la seule arme contre lui n’est pas une hallebarde ou un mousquet, c’est un autre livre. Voilà ce que doivent faire les intellectuels.

Vous avez écrit: «Penser n’est pas un acte innocent». En quoi?

La pensée provoque un déséquilibre. Or le déséquilibre est la seule chose qui nous permette d’avancer. Si vous souhaitez adopter une position d’équilibre constant, il y a une solution: vous coucher par terre et ne pas bouger.

Mourir?

Oui. La position du cadavre est parfaitement équilibrée du point de vue de la cinétique! Ce qui est valable pour l’être humain l’est aussi pour une société. La pensée provoque une déstabilisation. Voyez la Réforme, ce puissant déséquilibre qui a été si fécond au XVIe siècle.

Alors Trump, pourquoi pas?

Qui sait si les outrances de Trump ne finiront pas par provoquer un sursaut salutaire pour l’idéal démocratique? Reparlons-en dans 25 ans.

«Pourquoi faut-il brûler les philosophes?»Cycle de douze conférences publiques les lundis à 18 h 15, du 27 février au 22 mai, Uni Bastions, 1er étage, salle B 109. Entrée libre dans la mesure des 100 places disponibles.

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