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Il faut toujours revenir à Cézanne

A Martigny, la Fondation Gianadda traverse l’œuvre du père de la peinture moderne en adoptant le rythme de sa fougue.

Comme «Les bords de la Marne», huile sur toile, 71 x 90 peinte en 1894 (détail), les toiles exposées à Martigny proviennent d’un peu partout dans le monde et de nombreuses collections privées. Beaucoup en sortent pour la première fois.
Comme «Les bords de la Marne», huile sur toile, 71 x 90 peinte en 1894 (détail), les toiles exposées à Martigny proviennent d’un peu partout dans le monde et de nombreuses collections privées. Beaucoup en sortent pour la première fois.
MUSEE POUCHKINE, MOUSCOU

Au début de Picasso, Matisse, Kandinsky et les autres, il y a eu Cézanne et son indiscutable atomisation du vocabulaire plastique. Mais au début de Cézanne? Une ombre plane, tenace même. Celle d’un paria et de ses œuvres «couillardes» injectées d’une profusion de matière et traversées d’excès de noir ténébreux. Au début, il y a cette vérité brute, terrienne, essentielle que la bien-pensance artistique ne saurait voir, ce prophète que Zola, l’ami d’enfance troublé, rangera parmi les «génies avortés». Enfin, il y a cet artiste qui court le Louvre, aime Delacroix, Courbet et les Espagnols du siècle d’or mais… plus que tout, il y a cette conviction de faire juste, traduite avec ardeur dans la pâte. Une force. Une énergie que la Fondation Gianadda à Martigny suit dans une abondance d’œuvres peu ou pas exposées jusqu’ici.

Le Cézanne de la Sainte-Victoire, des baigneurs et baigneuses, des pommes rouges, jaunes, vertes, de Madame Cézanne ou du jardinier Vallier ne se dérobe pas, il est là, mais sous un jour moins attendu, définitivement saisissant et libre! Le juste choix d’une exposition qui n’ostracise pas les années 1860, celles de l’entrée en peinture. Celles, aussi, d’Objets en cuivre et vase de fleurs, un petit format exhalant toute la puissance d’une nature picturale novatrice. Comment résister à cette tornade s’attaquant à la tradition sur ses propres terres? Et ce n’est pas Léonard Gianadda qui dira le contraire, la nature morte est à l’inventaire des collections de la Fondation. «L’huile a appartenu à Auguste Pellerin (ndlr: l’un des plus importants admirateurs de Manet et de Cézanne) et n’avait plus été vue en public depuis 1931. Quand j’ai su qu’elle était à vendre chez Kornfeld à Berne, on travaillait sur le projet Cézanne. D’ailleurs c’est un peu l’essence de notre collection bizarroïde, on achète pour s’éviter de convaincre un prêteur supplémentaire, mais toujours motivés par un coup de cœur. Or, il y a déjà tout Cézanne dans cette toile!»

L’Aixois est dans la vingtaine lorsqu’il l’exécute, l’aisance paternelle lui permet de vivre son rêve parisien, les Beaux-arts se refusent à lui pour la énième fois mais qu’importe, sa religion est faite: «Tout sans la nature se modèle selon le cylindre, la sphère, le cône.» Alors… les bassines, la chaise, les pivoines, le fruit ne sont plus que des formes à peindre, prenant la lumière ou lovées dans l’ombre, ce ne sont plus que des géométries primitives témoignant de l’emprise de l’esprit sur l’objet, des cernes renvoyant à la nature, à son essence. Cézanne n’ouvre pas, béat ou contemplatif, une fenêtre sur le monde, il prend des libertés avec la vraisemblance, contorsionne les perspectives, sonde l’intériorité des choses et des êtres en capteur sensible et en sagace réflecteur. Il sait l’infini des variables d’un état de nature ou d’âme alors il revient sur le motif et peint en série parce que l’unique trompe la vérité. Dire que ses contemporains l’estimaient incapable de traduire en peinture…

Fractionnée en gamme de nuances, sa couleur ne décrit pas, elle fait vibrer la chaleur, la terre, les émotions. Elle relaie les tourments internes à la nature dans un paysage de neige fondant à l’Estaque, dans la crudité extrême des Baigneurs au repos, elle colore les chairs d’un expressionnisme préfigurant Schiele ou Kokoschka et soudain, elle n’est plus qu’abstraction dans Le Jardin des Lauves. D’ailleurs, il faut lire les cartels, voir à qui ont appartenu les œuvres exposées. Gauguin. Vuillard. Degas. Denis. Signac. Des artistes avant tout, des artistes admiratifs!

Cézanne peint lentement mais il avance avec fougue, le parcours valaisan aussi – un peu trop rapide dans les premiers chapitres, bousculé par l’irruption de baigneuses dans une thématique nature morte à la fin – mais l’audace du père de la peinture moderne force à l’envie d’une certaine exhaustivité. L’étonnant format panoramique de La barque et les baigneurs, la présence du Garçon accoudé marquée dans l’épaisseur de la pâte, la solitude du Jardinier Vallier plaquée, intemporelle, dans un espace sans respiration. Ou… encore ces dessins de la maturité, des arbres, des branches, des traits, des sensations, des émotions.

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