Evgeny Kissin fait la révolution chez Beethoven

ConcertLe roi des pianistes rend hommage au compositeur en y faisant parler la dynamite. Souverain.

Son pianisme reste l’un des plus beaux qui soient, avec une technique imparable, une clarté d’articulation suprême.

Son pianisme reste l’un des plus beaux qui soient, avec une technique imparable, une clarté d’articulation suprême. Image: GETTY IMAGES

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Beethoven n’était pas aimable, sa musique ne l’est pas davantage: Evgeny Kissin nous l’aura rappelé de manière flamboyante dans le récital qu’il a consacré au compositeur, mardi, dans un Victoria Hall rempli jusqu’à la gueule. A presque 50 ans, l’ex-enfant prodige du piano, qui a troqué sa nationalité russe contre la britannique, puis désormais l’israélienne, a bien évolué. Il semble à la fois beaucoup plus détendu - les acclamations du public l’enchantent visiblement, alors qu’il n’avait longtemps souri qu’à sa brosse à dents - et plus engagé.

Son pianisme reste l’un des plus beaux qui soient, avec une technique imparable, une clarté d’articulation suprême, un art des transitions et des dynamiques qui rend son projet musical toujours lisible, comme frappé d’évidence. Mais ces moyens exceptionnels dédaignent encore davantage qu’autrefois la tentation de plaire. Ils visent, chez Beethoven, l’urgence et les combats, à travers un programme composé de trois sonates et des "Variations sur les Créatures de Prométhée" (parfois appelées "Eroica"). Avec la Sonate "Pathétique", on quitte déjà le classicisme pour le style héroïque du Beethoven admirateur des Lumières et de la Révolution française.

Kissin affiche cette énergie impétueuse dès l’accord d’introduction qu’il assène avec une puissance abyssale, puis en marquant tous les éléments de rupture de la partition: basses telluriques, accents syncopés, contrastes de nuances, silences qui s’étirent à l’infini...

Cette stratégie de tension s’approfondit d’oeuvre en oeuvre. Les "Variations op. 35" virent au noir, rythmées par le retour fracassant d’un thème de trois notes qui sonne comme le glas du destin que Beethoven, déjà frappé de surdité, voulait "saisir à la gorge". La bataille redouble sous les doigts de Kissin, qui précipite ce périple dans la fureur et le tumulte. On y entend déjà la matrice des oeuvres ultimes du compositeur, d’une modernité qui sidère aujourd’hui encore.

On n’en finira pas avec cette chevauchée haletante. La Sonate dite "La Tempête" déferle avec ses drames shakespeariens, où Kissin installe un théâtre fiévreux, dosant très savamment l’usage de la pédale, insistant sur la précision des contours, la netteté des traits. Le célèbre thème conclusif, d’un lyrisme très contrôlé, n’apporte lui-même qu’une fugace lueur d’accalmie: Kissin n’a pas son pareil pour faire éclater un bâton de dynamite au détour de chaque ruelle.

Dans la Sonate "Waldstein", aux proportions imposantes, la virtuosité du pianiste s’emballe encore, sans que cette hypervélocité brouille l’intelligibilité du discours. Ce sont des étincelles qui jaillissent du dernier mouvement au thème de cascade, avec une maîtrise de la progression dramatique époustouflante. Couronné par des bis généreux (des "Bagatelles", les "Variations sur "Les ruines d’Athènes"), ce portrait de Beethoven n’est pas exempt d’une dialectique un peu systématique entre le fracas et le repos, assorti d’une rage sonore aux limites de la brutalité. Mais Beethoven, c’est bien cela: un idéal du monde qui s’incarne dans une révolution des formes, de l’esthétique et des convenances. Avec Kissin, sa hauteur de vue et son ébranlement sismique, on en touche le coeur.

Créé: 19.02.2020, 20h24

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