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Esteban a la salsa dans la plume

Un Genevois s’apprête à entrer dans le «Livre Guinness des records» grâce à une chanson qu’il a écrite.

Esteban Isnardi: «La salsa est dans le monde entier, elle brise les frontières.»
Esteban Isnardi: «La salsa est dans le monde entier, elle brise les frontières.»
STEEVE IUNCKER-GOMEZ

Il n’est pas rare de le voir arpenter les allées du cimetière des Rois, particulièrement du côté de la tombe de Borgès, le célèbre écrivain argentin qu’il a d’ailleurs connu. Il lui rend visite souvent, comme si la proximité avec cet illustre poète lui donnait de l’inspiration. Né en Uruguay, Esteban Isnardi a 15 ans lorsqu’il pose pour la première fois un pied dans la Cité de Calvin. Nous sommes alors dans les années 80 et c’est en réfugié politique qu’il débarque à Genève, après un bref passage par l’Argentine.

De ce temps de l’errance et de la fuite, il gardera toujours le sentiment d’être un «vagabond». C’est d’ailleurs ainsi qu’on le surnomme, lorsqu’il commence à fréquenter Rhino dans les années 90 — le plus grand squat de Genève à l’époque. Un peu paumé, un peu bohème, ses premières années en terres helvètes, il vivote de plusieurs petits boulots sans vraiment savoir quoi faire. Alors qu’il a quitté l’école assez tôt — son changement de pays et de langue y étant certainement pour beaucoup —, il est animé d’une envie d’écrire. Alors à Rhino, il s’astreint à un régime particulier. De 7 heures du matin à midi, puis de 14 heures à 18 h, il est de piquet au Remor, boulevard Georges-Favon. «J’ai remplacé les bancs d’école par les bancs de café», devise-t-il aujourd’hui. Attablé au fond du bistrot, il noircit des pages et des pages de rimes. Car Esteban veut être poète. Son amour pour ce genre littéraire lui vient de son père, qui lui fait apprendre par cœur des poèmes entiers d’Antonio Machado, célèbre poète espagnol. Cet apprentissage, il le poursuit plus tard, seul, en lisant, entre autres, les œuvres complètes de René Char, dans la Pléiade.

De la rime au rythme

Pendant une dizaine d’années, il s’impose ce traitement par le stylo. Mais ça ne prend pas. Alors Esteban se résout à renoncer. Il sera poète, mais d’un autre genre. Un poète du mouvement. De la rime, il passe au rythme: celui de la salsa, danse qu’il pratique assidûment depuis toujours, «bien que la danse de l’Uruguay soit plutôt le tango, nous fait-il remarquer, la salsa, elle, était toujours là, dans ma vie, à côté». Comme un fil rouge qu’il ignore encore. Il lui faut attendre 1997 pour réaliser que c’est peut-être bien la salsa qui pourra donner un sens à sa vie. Il commence à donner des cours et se perfectionne, jusqu’à atteindre une grande renommée dans le monde de la salsa. Il noue avec la Fédération internationale de salsa et une nouvelle vie débute pour lui. Invité dans toutes les grandes manifestations internationales à partir de 2003, il assure aujourd’hui avoir été dans plus de trois cents villes et quatre-vingt-trois pays!

École itinérante

«La salsa est dans le monde entier, explique Esteban, elle brise les frontières.» Le Genevois ne perd pas de vue sa ville adoptive. Il ouvre une école de salsa itinérante à Genève, qui virevolte de salle en salle. Peu à peu il trouve son équilibre, entre voyages et retour au foyer. Mais toujours, en toile de fond, il cultive son écriture, en secret. «La poésie n’a pas voulu de moi comme poète, confie le danseur, alors j’ai continué à la poursuivre, sans qu’elle le sache…» Sur son smartphone défilent des vers et des vers. Condamnés à rester dans l’ombre pour toujours, pense Esteban. Jusqu’à ce jour de juin dernier. Un groupe de danseurs de salsa dans les Canaries décide de tenter de battre le record de monde de «rueda», la danse de salsa en groupe. Et c’est sur une chanson écrite par Esteban que le record est battu, en temps de danse, et est en passe d’être inscrit dans le «Livre Guinness des records». La poésie d’Esteban est enfin révélée au monde.

Et c’est un autre poète qui l’a comme propulsé. «Je suis parti des vers de l’un des plus grands poètes hispaniques de tous les temps, Antonio Machado», raconte le Genevois. Ces vers, ce sont «caminante, no hay camino, (…) se hace camino al andar», «voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant sur le chemin». Dans la chanson d’Esteban, cela devient «Casinero, no hay casinero, se hace casinero al bailar»; ce qui veut dire, «danseur de casino – terme désignant le fait de danser la salsa en groupe – il n’y a pas de danse casino, le casino se fait en dansant.»

Nouveaux défis

Le 2 juin 2018, la première note de sa chanson a résonné dans les rues de Tenerife, les couples se sont élancés pour une «rueda», c’est-à-dire la salsa dansée en groupe, de tous les diables. Devant cette esquisse de reconnaissance, Esteban ne compte pas s’arrêter. «Je suis heureux d’être à l’origine de cette rencontre entre littérature et musique populaire. Maintenant, je veux élever cette danse. Mon défi actuel, c’est de traiter de sujets sérieux dans la musique de la salsa.» Une façon pour lui d’anticiper sa retraite des podiums de salsa internationaux. «J’ai presque 55 ans, mais je préfère me licencier moi-même que de me faire licencier par la vie.» Finalement, la poésie a fini par bien vouloir de lui. Comme si, depuis sa tombe du cimetière des Rois, Borgès veillait.

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