Un enfant des Grottes chez Molière

CultureFruit d’une histoire familiale zébrée d’ombres et de drames, Gaël Kamilindi a grandi à l’Ilôt 13 et fait ses débuts d’acteur à Genève. Il vient d’être intronisé à la Comédie-Française!

Un petit prince au «Français»
Gaël Kamilindi trône humblement dans la galerie des bustes de la Comédie-Française, où il est pensionnaire depuis le 1er février. Sa vie? Un roman au cours dramatique, un drame aux accents romanesques,
dont de nombreux actes restent à écrire.

Un petit prince au «Français» Gaël Kamilindi trône humblement dans la galerie des bustes de la Comédie-Française, où il est pensionnaire depuis le 1er février. Sa vie? Un roman au cours dramatique, un drame aux accents romanesques, dont de nombreux actes restent à écrire. Image: VIRGINIE VILLEMIN

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Il est l’elfe de la place Colette, le Puck du Français. Un vaillant Kirikou né dans une région d’Afrique mise à feu et à sang, réfugié à Genève, où il s’épanouit en apprenant le théâtre, puis monté à Paris pour faire le Conservatoire national d’art dramatique. Très vite, les plus grands s’arrachent sa grâce et sa voix cristalline, de Robert Wilson pour Les Nègres de Genet à Krzysztof Warlikowski pour les Phèdre(s) de Mouawad. A 30 ans, il est adoubé pensionnaire de la Comédie-Française: il y interprète actuellement le fils incestueux de Lucrèce Borgia dans le drame du même nom signé Victor Hugo, que reprend le sociétaire Denis Podalydès jusqu’au 28 mai. Nous avons rencontré in situ Gaël Kamilindi, jeune ambassadeur de la pluriculturalité genevoise.

Votre parcours de vie n’est pas banal. En feriez-vous le récit, comme un coryphée?

Je nais en République démocratique du Congo en 1986. Très tôt, je vais être un fils unique orphelin. Ma mère Claudine, Rwandaise tutsie, décède quand je suis tout petit, alors qu’on vit chez sa sœur Béatrice à Bujumbura. La guerre civile ayant éclaté au Burundi, on part pour la Suisse, avec mes cousins cousine, en 1993. Béatrice et ses enfants s’installent à Lausanne, tandis que je suis recueilli à Genève par Francine, une autre tante devenue ma mère adoptive, et dont les deux fils sont devenus mes frères. Il y avait aussi Denis, le papa de l’un d’eux, remarié à Neuchâtel avec Elvire, eux-mêmes parents de deux filles. Je me suis ainsi retrouvé au milieu d’une famille recomposée de cinq enfants. A l’âge de 17 ans, je pars à la recherche de mon géniteur israélien, et je découvre l’existence d’une fratrie de ce côté aussi, dont une demi-sœur à moitié suisse, Joy. Paradoxalement, je n’ai donc jamais été seul. Avec quatre mamans successives, je suis un orphelin très entouré.

Que vous reste-t-il de vos parents biologiques aujourd’hui?

Du côté de mon père, une grande quête, un mystère. Du côté de ma maman, on se rapproche du personnage de Gennaro que j’interprète dans Lucrèce Bor gia. Elle est sacrée pour moi. Ma famille m’a raconté à quel point elle était une femme extraordinaire, et sa mort la sublime encore à mes yeux. Son absence, je la comble avec un surplus d’amour inconditionnel. Mon lien à elle est le moteur de tout ce que j’entreprends. Je veux la rendre fière, comme le reste de ma nombreuse famille. Je veux la remercier autant que les autres et lui faire honneur.

C’est d’être le produit d’une histoire aussi riche qui vous a orienté vers le théâtre?

J’aime raconter les histoires de personnes qui ne sont pas moi. Cette disposition provient-elle de mon passé un peu rocambolesque? Je ne sais pas. Au départ, le théâtre a été pour moi une source de joie et de partage. J’ai attrapé ce qu’on me proposait, par accident, par volonté, par nécessité, et j’y ai pris goût. Je ne dirais ni que ma pratique du théâtre tient du hasard ni que mes racines m’y forcent. En lisant Lucrèce Borgia, j’ai bien sûr été saisi par les résonances avec ma biographie. Mais en me mettant au travail, une distance s’est imposée, je me suis concentré sur Gennaro en tant que tel.

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans son drame familial?

Je trouve très beau que Gennaro rencontre une inconnue qui l’attire, qui pourrait être son amante. «Mais sachez, madame, que je ne pourrai pas vous aimer autant que ma mère», la prévient-il. Quand il apprend que cette femme est l’infâme Lucrèce Borgia, détestée de tous, il la hait comme tout le monde. La beauté réside néanmoins dans le fait que, malgré tout, quelque chose continue de le ramener à elle. Le sang prolonge inconsciemment l’aimantation. La pièce naît de cette fissure, de cet amour qui lézarde la haine – alors qu’il ignore qu’elle est sa mère. Il ne cesse de rejeter cette femme qui ne peut sortir de sa vie.

Votre métissage explique-t-il que Denis Podalydès vous ait attribué ce rôle ambigu?

Non. J’étais engagé pour jouer Gubetta, le confident de Lucrèce, car les acteurs de la première version en 2014 devaient en principe reprendre leurs rôles initiaux. Mais à cause de l’indisponibilité de ma consœur Suliane Brahim, qui avait créé le rôle de Gennaro, il a fallu repenser la distribution, et j’ai hérité du personnage. On reste toutefois libre d’estimer que le métissage lui convient, bien sûr.

Vous revendiquez-vous comme un comédien africain?

Nous sommes deux dans la maison, un sociétaire, et moi, en tant que pensionnaire – plus un élève de l’Académie. Je ne me suis jamais fait le porte-drapeau d’une communauté noire. Petit, j’étais Gaël le petit Noir; aujourd’hui, je suis Gaël le petit métis! Je veux défendre la richesse pluriculturelle du métissage, bien au-delà de la couleur de peau.

Que signifie pour vous votre entrée dans la Maison de Molière?

J’y suis un néophyte. Je connaissais peu la Comédie-Française avant d’y arriver, c’était quelque chose de lointain. Après avoir rencontré son administrateur général, Eric Ruf, et accordé nos calendriers, il y a eu d’abord la peur que provoque une maison comme celle-là, avec tout ce qu’elle représente, tout ce qu’on en dit… Mon entourage m’a donné tous les avis imaginables, mais j’ai fini par vouloir me faire ma propre opinion et je me suis lancé. Après, il y a ce cadeau d’un metteur en scène, d’un directeur de troupe qui vous dit: «J’ai envie de travailler avec toi.» Je ne connais rien de plus beau que ce témoignage. Travaillons ensemble, c’est le plus bel appel!

Quels souvenirs gardez-vous de vos années genevoises?

Ma famille, mon noyau, mon cœur sont à Genève. J’y ai passé mon enfance, quinze années qui ne sont pas anodines. J’y ai mes amis, j’y ai fait ma matu. C’est la période de ma vie la plus constitutive de la personne que je suis. Quant au Conservatoire, tout ce que j’ai fait depuis découle de ce que j’y ai appris.

Pourriez-vous vous laisser séduire par d’autres pratiques artistiques, telles que la danse, la performance, la mise en scène?

J’aimerais beaucoup. J’ai le rêve caché de faire de la danse. Et probablement que si j’avais été danseur, je voudrais secrètement être comédien. La rigueur de ce que demandait physiquement et spatialement Bob Wilson sur Les Nègres m’a permis d’allier les deux. Au Conservatoire de Paris, j’ai fait de la mise en scène. Mais je reste pour l’instant entravé par la peur. Je me dirige en revanche vers l’écriture. Je peux m’y essayer dans l’ombre et l’intimité. Le regard d’autrui freine un peu mes ardeurs. Ça passera!

Créé: 04.04.2017, 18h50

«Lucrèce Borgia»

Le metteur en scène Denis Podalydès décrit ce drame en prose que Victor Hugo publia en 1833 comme «un nœud psychanalytique indémêlable», dans une sombre époque qui n’interdit pas le parallèle avec la nôtre. Voyez plutôt: fille de l’immoral pape Roderic Borgia, Lucrèce l’empoisonneuse, l’adultère, la sanguinaire, accouche du fils et neveu qu’elle a conçu avec son frère Jean. L’enfant de l’inceste grandit, pur, dans l’ignorance de ses origines, et ne découvre qu’en la poignardant l’identité de sa mère. «Ayez pitié des méchants!» fera supplier Hugo à cette vicieuse éprise de vertu, sur la figure de laquelle il échafaude, en exigeant la complicité du public, ce portrait de l’inéluctable duplicité humaine.

Les lieux-dits de Kamilindi

Votre coin préféré à Genève? L’Ilôt 13, à Montbrillant. C’est la base!
Votre coin préféré à Paris? L’établissement artistique Le Centquatre-Paris (5, rue Curial, métro Riquet). Deux grandes halles industrielles y sont aménagées en salles d’expo ou de spectacle, avec une librairie, un petit centre Emmaüs, un restaurant, des chaises longues. Des personnes âgées y exécutent des tangos, des ados y répètent des scènes, d’autres y jouent au diabolo, des danseurs y font de la salsa. Une véritable arche de Noé.
Votre coin préféré à la Comédie-Française? Le toit et sa terrasse, d’où on voit tout Paris.
Votre coin préféré sur le plateau de «Lucrèce Borgia»? Ce sera plutôt un moment. Quand le bal commence, au début de l’acte III, et que Gennaro est plongé dans la solitude de son tiraillement, la complexité de sa situation. Il parle peu, il regarde les gens, il se dit: «Je ne sais pas ce que je fous là, mais j’y suis.» Tout se déroule sous ses yeux, tous les indicateurs sont au rouge, il y est quand même. Il sait qu’il court à sa perte, il y va quand même. L’appel est plus fort que le doute. Il va à la rencontre de son destin. Un point d’interrogation l’attire dans la gueule du lion. Il se sent réveillé par le risque.

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