L’écrivain genevois Jean Vuilleumier s’est éteint à 79?ans

LETTRES L’homme a travaillé à la «Tribune de Genève» jusqu’à sa retraite en 1999. Il est l’auteur de près de trente ouvrages, avant tout romanesques, parus à L’Age d’Homme.

Jean Vuilleumier, le 12 mai 2011 lors de la remise du prix Ville de Genève.

Jean Vuilleumier, le 12 mai 2011 lors de la remise du prix Ville de Genève. Image: Pierre Albouy

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Il avait l’œil très bleu. Un regard amusé et étonné par rapport au monde. Jean Vuilleumier, qui vient de s’en aller dans sa 79e?année, était aussi fort corpulent. Il ne s’agit pas là d’un vulgaire détail. L’intéressé y voyait une non-intégration volontaire au monde «fit» dans lequel nous vivons. Il est aussi permis d’y voir les conséquences d’une existence de cuisinier gastronome. Si les personnages de ses romans restaient des ascètes, le Genevois semblait un bon vivant.

Un bon vivant? Trop vite dit, en réalité. Il y avait de l’angoissé et du dépressif chez cet homme qui voyait l’écriture non pas comme une ascèse, mais à la manière d’un exorcisme. «En racontant des choses horribles, je me protège moi-même», avait-il coutume de dire, avant de partir d’un de ces rires immodérés qui lui arrachait de petites larmes. Vous l’aurez compris. Jean Vuilleumier se révélait un homme infiniment complexe.

Critique littéraire

Venu du «Journal de Genève», le journaliste Vuilleumier a longtemps travaillé à la rubrique culturelle de la «Tribune de Genève», dans un bâtiment aujourd’hui disparu. Il œuvrait devant la fenêtre, tôt le matin. La légende voulait qu’il ait des boules dans les oreilles. Elles l’auraient mieux abstrait encore de son environnement. Ces boules font sans doute partie du mythe. Le rédacteur était un être éminemment sociable. Du moins avec certaines personnes.

La critique littéraire l’avait un peu fatigué, avec le temps. Même s’il a toujours appartenu à la même maison d’éditions, L’Age d’Homme à Lausanne, le Genevois n’était pas un homme de réseau. Il n’aimait pas les intrigues littéraires. Il détestait les renvois d’ascenseur. «On ferait mieux de dire, et surtout d’écrire ce que l’on pense», disait-il. Reste qu’il ne voulait pas descendre le livre d’un confrère. Jean Vuilleumier avait donc non pas baissé les bras, mais posé sa plume. Il avait préféré faire des «micros-trottoirs» dans la rue, jusqu’à ses 65?ans en 1999. «On me répond parce que je suis vieux et que j’ai une bonne tête.» Reste que cette fin ne lui avait pas laissé un très bon souvenir. «On m’a au propre mis sur le trottoir.»

Des titres courts et pessimistes

Jean Vuilleumier pouvait heureusement cultiver un jardin qui n’avait rien de secret. Il travaillait pour lui. Une manière de dire qu’il écrivait en fait pour les autres. Rien de précoce, pourtant, dans ses publications. Il a déjà 34?ans quand sort son premier récit, «Le mal été», en 1968. C’est déjà à l’Âge d’Homme. Il restera toujours fidèle à Vladimir Dimitrijevic, tout comme son ami Georges Haldas, sur lequel il écrira un essai en 1982. Mais à nouveau là sans esprit de clan. Vuilleumier n’appartenait à aucune famille littéraire.

Vingt-sept ouvrages, presque tous romanesques, ont succédé à ce «Mal été». Les titres tiennent de la litanie. Ils se composent d’un article et d’un substantif, pessimiste ou tragique. «L’écorchement» précède ainsi «Le simulacre», «La désaffection», «L’allergie», «L’effacement», «La rémanence», «La rémission» ou «L’effraction». Le lecteur s’y sentait au bord d’une déréliction (un mot que Vuilleumier n’a jamais utilisé comme titre!). Tout se défaisait dans une infinie tristesse. Les choses allaient vers leur fin. Les battants restent rares chez Jean Vuilleumier, qu’ont couronné au fil des ans de nombreux prix littéraires: Rambert, Ecrivains de Genève, Schiller…

Anarchiste discret

Cet anarchiste discret, déçu par les tolérances à ses incartades d’une société molle, sortait en 2009 un dernier ouvrage curieusement tonique, «Les fins du voyage». Un livre bourré de clins d’œil à ce «Columbo» qu’il voyait à la télévision, ou aux livres de Thomas Mann et de Faulkner, qu’il révérait. Deux ans plus tard, Jean Vuilleumier recevait le Prix de la Ville de Genève pour l’ensemble de son œuvre. Ce fut une soirée allègre au Grand Théâtre. Le bon vivant à l’œil bleu se disait étonné de se retrouver là. Peu d’autres Genevois l’avaient pourtant autant mérité.

(TDG)

Créé: 13.06.2012, 16h38

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