Douglas Kennedy scrute l’Amérique des années 70 dans une trilogie

LittératureAvec «La symphonie du hasard», l’écrivain américain passe du roman à l’épopée.

Douglas Kennedy habite à deux pas de cet Hôtel du Nord, immortalisé par le film de Marcel Carné en 1938, où il se trouve.

Douglas Kennedy habite à deux pas de cet Hôtel du Nord, immortalisé par le film de Marcel Carné en 1938, où il se trouve. Image: DR

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«KAIROS». Le mot grec coiffe en lettres capitales la tête de Douglas Kennedy. L’écrivain n’aurait pu mieux choisir sa place dans ce bistrot parisien (c’est pourtant moi qui la lui ai indiquée). Kairos désigne une autre dimension du temps, non linéaire, qui offre à l’instant une profondeur. Elle suggère une perception différente de l’événement, du moment décisif qui ne se mesure que par le ressenti. Exactement ce qu’évoque l’écriture de Kennedy. Rien n’arrive par hasard, soulignerait-il.

En parfait Américain cultivé à Paris, il m’a donné rendez-vous dans cet Hôtel du Nord tapi au bord du canal Saint-Martin, rendu célèbre en 1938 par le film de Marcel Carné. Le romancier y hume l’atmosphère. Il guette d’une oreille mélomane le timbre spectral de Louis Jouvet et la verve moqueuse d’Arletty. Douglas Kennedy habite à deux pas, il est ici chez lui, très à l’aise pour parler de la parution, jeudi, du premier tome de La symphonie du hasard.

Vous vous êtes lancé dans une trilogie. Pourquoi passer du roman à l’épopée?

J’ai commencé à écrire au début de janvier 2016, sans aucune idée de trajet en tête, sauf quelques scènes – Alice qui rend visite à son frère en prison par exemple. Et l’envie de parler d’une famille, du secret, des années 70 et 80, de l’Amérique. J’ai écrit, écrit, écrit… alors même que je vivais la fin de mon deuxième mariage. Seize mois plus tard, j’ai terminé le roman. Il faisait 8328 pages. Lorsque mon éditrice depuis vingt ans, Françoise, m’a contacté, je lui ai annoncé: «C’est long.» Quand elle a reçu le manuscrit, elle m’a appelé: «Il faut qu’on déjeune, Douglas, à Paris, immédiatement.» Je suis arrivé de Berlin, elle m’a annoncé sa décision d’en faire trois tomes. Elle était emballée.

Vous êtes très prolifique. Vous imposez-vous, comme à vos débuts, d’écrire chaque jour un certain nombre de mots?

J’ai aussi durant ces seize mois écrit un scénario et deux épisodes d’une série TV, car j’ai deux enfants à l’université aux États-Unis et ils termineront leurs études sans dettes (rires). Oui, je m’impose toujours de rédiger de 500 à 1000 mots par jour. J’écris partout: dans le métro, le train, à la table d’à côté. Je n’ai pas de cellule, pas de rituel. J’ai augmenté la cadence au milieu de cette crise personnelle: impossible de contrôler les autres, mais mon écriture, je peux. C’est une force. Une volonté également.

«La symphonie du hasard» se déroule à l’époque de votre jeunesse. Votre héroïne, Alice Burns, aime la littérature, le théâtre et la musique. Toute ressemblance…

Alice, c’est moi? Oui et non! Sa famille, c’est la mienne, même si j’ai deux frères cadets très différents de Peter et Adam. Je partage aussi avec elle – et avec ma fille de 21 ans, Amelia – d’être «celui qui est différent». Je n’ai jamais appartenu à aucune tribu, ni à l’école ni à l’université. J’ai fréquenté la même université qu’Alice, Bowdoin, et mon tuteur s’est suicidé. Dans ce milieu hyper white bread, hyper wasp (ndlr: abréviation de White Anglo-Saxon Protestant, nom donné aux citoyens américains constituant les couches dirigeantes du pays), avec ma mère juive, mon père irlandais catholique et notre appartement de 65 m2 à Brooklyn, je paraissais ethnic. Une bouillabaisse!

Avez-vous la nostalgie de ces années 70 de votre jeunesse?

De mon temps, comme dans le roman, les filles étaient harcelées par les profs et c’était considéré comme normal. Les homosexuels se faisaient tabasser. C’était une époque très raciste et très sexiste aux États-Unis. Oui, j’ai vécu ça, et je n’aimais pas du tout ce climat.

«Toutes les familles sont des sociétés secrètes. Des royaumes d’intrigues et de guerres intestines, gouvernés par leurs propres lois»: ce sont les premières lignes de la trilogie. Dans quelle société secrète avez-vous grandi?

J’ai baigné dans un climat familial très névrotique. Mes parents formaient un couple catastrophique: ma mère était dépressive et frustrée; mon père était toujours en colère; il avait des maîtresses, mais il n’a jamais quitté ma mère à cause des enfants, c’était son côté catholique. Il était agent de la CIA, a participé au coup d’État de Pinochet au Chili. C’est un secret que j’ai appris à 19 ans, en déjeunant avec lui la veille de partir étudier à Dublin. J’ai pensé alors: «Quelle histoire…» C’est sûrement là que je suis devenu écrivain!

Vous avez opté pour une héroïne féminine, un choix qui vous réussit bien.

J’ai écrit huit fois dans la peau d’une femme, mais dans celle d’une ado, c’est une première. Grâce à ma fille. Nous sommes très proches et j’ai suivi toutes les luttes de son adolescence.

Est-ce qu’à 62 ans, écrire sur soi est incontournable? Et n’est-on pas tenté, quand on a du succès, d’écrire finalement toujours le même livre?

Non, chacun de mes romans est complètement différent des autres. Il y a bien sûr des thèmes qui reviennent chez chaque écrivain, regardez Flaubert, regardez Balzac. Il faut cultiver son jardin et chaque auteur a le sien. Mais mon œuvre est très divers.

«Cul-de-sac» (traduit par «Piège nuptial» aujourd’hui) paraît en français en 1997. Vingt ans d’un énorme succès, qu’est-ce que ça change?

Je travaille tout le temps, j’écris tout le temps, en vingt ans, ma vie a complètement changé. Mais mon rapport à l’écriture ne s’est pas modifié: c’est toujours difficile, même si l’écriture est mon équilibre. Le succès? C’est un vernis très fragile, honnêtement. Je l’aime car il me permet de vivre ici et là (ndlr: Douglas Kennedy a des maisons dans le Maine, à New York, Montréal, Paris et Berlin) et d’assurer l’avenir de mes enfants. Grâce à lui je peux m’offrir un abonnement à la Philharmonie de Berlin et les meilleures places de concert partout où je vais. Pour le reste, je ne suis pas mondain, pas du tout, je ne recherche pas la célébrité. J’ai vu des écrivains gâcher leur carrière à cause d’elle.

Il y a un an, lors de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, je vous ai appelé à New York. Vous étiez sous le choc et m’avez confié: «Trump est un voyou et j’ai très peur.» Qu’en est-il aujourd’hui?

Un an après, la catastrophe est pire que prévu. J’ai la nostalgie de George W. Bush, c’est dire! Mais c’est un drame que nous avons créé. Le plus grand problème aujourd’hui, dans le monde entier, c’est l’éducation. Elle a été négligée à peu près partout. Nous sommes au début de quelque chose de très dangereux, j’en ai pris la mesure le week-end dernier à Dresde, face à un rassemblement d’extrême droite. Glaçant.

Quand vous n’en pouvez plus, qu’est-ce que vous vous dites?

Que tout est supportable avec un billet aller-retour en poche. Et avec l’écriture.

«La symphonie du hasard» de Douglas Kennedy, traduit par Chloé Royer, Belfond, 384 p. En librairie dès le 9 novembre.

Créé: 06.11.2017, 19h12

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