Treize ados interprètent comme des pros la création du Loup

ThéâtreRien, c’est l’adaptation scénique du roman éponyme signé Janne Teller, à laquelle son royaume natal du Danemark a légué quelque chose de tourmenté.

Mirko, Nelson, Solal, Lucie, Maks, Luna et Julie devant le «mont de signification» qui exige d’eux des sacrifices de plus en plus lourds.

Mirko, Nelson, Solal, Lucie, Maks, Luna et Julie devant le «mont de signification» qui exige d’eux des sacrifices de plus en plus lourds. Image: ELISA LARVEGO

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«On touche à l’apogée, c’est l’accomplissement d’un an de travail! L’impatience est ce soir plus forte que la peur!» A un quart d’heure de la première, vendredi au Loup, les coulisses ont un air de toril, et les treize ados sélectionnés au sein des ateliers théâtre pour s’élancer dans l’arène ont de l’écume aux naseaux.

Quelques accolades d’encouragement plus tard, échangées à l’abri des regards, on retrouve Paola, Lucie, Mirko, Luna, Nelson, Marie, Lisa, Solal, Noa, Maks, Elliot, Julie et Zoé éparpillés à barjaquer sur la pelouse artificielle qu’Eric Jeanmonod a tendue sur le plateau. «Voici l’histoire de Pierre-Anthon», commence la narratrice. Mais sa chronique sera presque aussitôt interrompue par les répliques chorales qui fusent. La mise en scène, assurée par Ludovic Chazaud, avec la collaboration de Marie Probst et Rossella Riccaboni, a choisi l’égalitarisme pour devise du cheptel. Rien, c’est «un pour tous, tous pour un».

Quelque chose de troublé

C’est aussi l’adaptation scénique du roman éponyme signé Janne Teller, à laquelle son royaume natal du Danemark a légué – comme à son compatriote Lars von Trier – quelque chose de tourmenté. En témoigne l’histoire collective de cette classe d’une école de Tearing, bourgade allégorique inventée pour l’occasion. Indignés par ce Pierre-Anthon qui, par dépit de la vie, s’en extrait en allant se poster au sommet d’un prunier, ses camarades Jan Johan, Kadija, Rikke Ursula ou Gerda décident d’accumuler les objets qui, au contraire, symbolisent la valeur de l’existence. «Etes-vous prêts à vous séparer d’une chose qui a du sens pour vous?»: à cette lancinante question du tribut, public comme personnages équitablement auront à apporter une réponse.

Or, comme le genre du récit initiatique le fait craindre, le «mont de signification» ainsi érigé sous le toit d’une scierie désaffectée basculera, phénomène de groupe oblige, dans l’horreur d’un autel sacrificiel. Les militants pour la vie y déposeront qui un doigt, qui le drapeau de la nation, qui la dépouille d’un frère, qui le crucifix de l’église, qui sa chevelure, son hamster ou sa virginité: la foi jusqu’à la profanation. Et le don de soi, sous les rigoristes cieux de ce Golgotha danois, y trouvera une résonance des plus cruelles.

Energie bien dosée

Rien de si sombre entre cour et jardin. Où notre escouade de jeunes comédiens fait preuve d’une énergie bien dosée, qu’elle manie la caméra vidéo, qu’elle interprète un morceau de rock en live ou qu’elle jongle avec ses réparties entre deux baisers volés. «La diction manquait par moments de clarté», se plaindra en fin de représentation l’une des nombreuses mamans venues applaudir la troupe. Voire. Reste qu’on peut aussi saluer la volonté transgressive du metteur en scène de renoncer à la sacro-sainte intelligibilité du texte au profit de son télescopage – garant d’une spontanéité qui sied à l’adolescence tout autant que la quête mystique. La collision comme émanation du vivant.

Et l’excitation qui se lit dans les visages à l’heure des saluts. Un enthousiasme qui offre un contrepoids heureux au glaçant «mont de signification». Pour Rien, les treize apôtres se sont donnés sans lésiner, mais sans amputation non plus. L’expérience qu’ils en retirent, personne jamais ne les y fera renoncer. C’est pour ça qu’ils arborent maintenant, tous enemble, un T-shirt où le titre de leur pièce s’inscrit en lettres de feu.

Rien Théâtre du Loup, dès 14 ans, jusqu’au 20 nov., 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch (TDG)

Créé: 06.11.2016, 21h25

Articles en relation

Ludovic Chazaud lance treize louveteaux à l’assaut de «Rien»

Théâtre La nouvelle création du Théâtre du Loup offre des conditions professionnelles à ses élèves. Plus...

Ça grenouille autour du Théâtre du Loup

Théâtre Quid du prochain maître? Et qui pour lui remettre la laisse? On fait le point sur son avenir et la convention qui le lie à la Ville. Plus...

Une visite dans l’antre du Loup

Théâtre Le musée de la compagnie genevoise invite à découvrir les décors, accessoires et masques de ses spectacles. Magique! Plus...

Boris Vian au Loup, ça fait mal, Johnny!

Cabaret Le collectif swingue «On n’est pas là pour se faire engueuler». Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le rendez-vous manqué de Trump et Kim Jong-Un
Plus...