Le djihadisme entre en scène

ThéâtreAvec «La Route du Levant», Dominique Ziegler élève le débat autour d’un sujet d’actualité.

Dans un commissariat de banlieue, le «Flic» (Olivier Lafrance) et le «Jeune» (Ludovic Payet) se livrent un duel idéologique.?

Dans un commissariat de banlieue, le «Flic» (Olivier Lafrance) et le «Jeune» (Ludovic Payet) se livrent un duel idéologique.? Image: ALEX KURTH

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Un local de police miteux. Murs décrépits, échos mats, éclairage impersonnel, table et chaises sans âge: aucun confort n’est à prévoir pour l’interrogatoire à venir. Assis, les baskets emmêlées dans sa djellaba, un jeune Français dont la barbe fournie indique une conversion à l’islam déjà éprouvée. Noyées dans son accent de banlieue parisienne, quelques expressions apprises de l’arabe. En face de lui, tantôt menaçant, tantôt louvoyant, un policier républicain chargé de démanteler le réseau islamiste suspecté. Entre les deux hommes, la lumière blanche d’un ordinateur, allusion anonyme aux pouvoirs planétaires du Web qui invitent à prendre La Route du Levant.

Dans ce décor de polar télévisé, imaginé avant même les attentats contre Charlie, vont s’affronter deux discours incompatibles: celui du fondamentaliste ayant fait le choix de la religion pour contrer les dérèglements du monde, et celui du gardien d’un ordre et d’une justice laïcs, conscient de leurs failles à l’aune de la réalité sociologique. Leurs arguments vont puiser aux rhétoriques que l’on voit quotidiennement déroulées dans les médias. On les connaît en effet de fond en comble, les positions du «Jeune» et du «Flic», même si on a rarement l’occasion de les entendre s’achopper sur le même terrain, à temps de parole égal, selon la règle des trois unités dramatiques classiques.

Humour des dialogues

C’est pourtant là que réside le délicat projet du Genevois Dominique Ziegler, qui reste fidèle à son ambition de créer un théâtre populaire, divertissant, sans pour autant se laisser déconnecter du réel et des pensées qui s’y développent. Sa mission? S’inscrire dans la lignée des artistes qui distraient tout en éduquant.

Distraire, d’abord. Dans un huis clos entièrement verbal, la tâche n’est pas si aisée. Inclure un pistolet parmi les accessoires, injecter les dialogues d’humour ou d’argot, rythmer l’échange de tensions psychologiques n’y suffit pas forcément. Sans compter que la production a dû essuyer un méchant coup du sort: le rayonnant comédien Jean-Philippe Ecoffey, prévu pour le rôle du fonctionnaire, a dû quitter l’aventure à 20 jours de la première, pour des raisons privées. Il a été remplacé par un plus chétif et discret Olivier Lafrance, qui a réalisé un travail colossal pour maîtriser sa lourde partition face à Ludovic Payet, l’ours qui prête ses traits à l’aspirant djihadiste. De fait, l’action captive. Mais grâce surtout à la force du propos, second pilier du spectacle.

Traitement historique

Eduquer, donc. Envisager la scène comme un outil d’analyse politique. Comme l’instrument d’une mise à distance critique vis-à-vis de l’actualité qui nous submerge. Que l’auteur et metteur en scène Dominique Ziegler exhume des figures du passé – Calvin, Jaurès, Rousseau, Molière… – ou qu’il s’attaque à des phénomènes contemporains – Internet, finance, dictature ou communication –, il s’impose la même rigueur historique. Il ose la même frontalité. Il donne à sa démarche une utilité publique, au risque de coller le nez à un contexte trop immédiat, et de s’exposer ainsi à d’éventuels blâmes, soit pour myopie, soit pour opportunisme. Son courage, son intelligence, et son habileté à éviter ces écueils forcent l’admiration.

La Route du Levant Théâtre du Grütli, jusqu’au 4 fév., 022 888 44 88, www.grutli.ch. Sous le titre «Les réécritures du réel», conférence sur le théâtre politique par la spécialiste Brigitte Prost, le ma 26 jan. à 17 h 30

Créé: 18.01.2016, 20h00

L’interrogatoire de Dominique Ziegler

Juste retour des choses, nous soumettons à trois questions le créateur de l’interrogatoire policier La route du Levant.

Quelle est la principale difficulté à aborder un sujet aussi brûlant d’actualité que le djihadisme?

Pas de difficulté particulière, dans la mesure où je confronte deux points de vue opposés sans donner raison à l’un plus qu’à l’autre. Chacun des protagonistes y défend des revendications légitimes sur le papier mais perverties dans leur application. Heureusement, cette ambiguïté n’est pas mal comprise du public. Comme on me l’a rapporté, «on ne sait pas si on a affaire à deux salauds, deux victimes ou deux cons»!

Pendant l’écriture, vous êtes-vous davantage identifié à l’un ou l’autre des personnages?

Pour un pareil huis clos, il faut mettre des cartouches des deux côtés, de façon dialectique. L’identification de part et d’autre, par bribes, permet de donner de la chair à l’aspect documentaire. Tenter de concilier deux camps irréconciliables au sein d’un système qui les dépasse et se retourne contre eux: tel était mon but, un peu comme dans Les mains sales de Sartre.

Pourquoi avoir situé votre duel rhétorique en France?

Plutôt qu’un lieu indéterminé, la France s’est imposée par sa dimension coloniale, inséparable de la radicalisation des jeunes Français. C’est la violence de la fracture sociale ajoutée au déni de la culpabilité coloniale qui conduit à ce que le chercheur Olivier Roy appelle l’«islamisation de la radicalité», par opposition à la «radicalisation de l’islam»: les laissés-pour-compte français s’identifient aux laissés-pour-compte planétaires.

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